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Les portatifs du 12, rue de l'Odéon Enrique Vila-Matas

 
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larouge
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MessagePosté le: Mer 11 Fév - 16:47 (2009)    Sujet du message: Les portatifs du 12, rue de l'Odéon Enrique Vila-Matas Répondre en citant

Les portatifs du 12, rue de l'Odéon
Enrique Vila-Matas





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" En ce temps-là, écrit Hemingway dans Paris est une fête, je n'avais pas d'argent pour acheter des livres. Je les empruntais à la bibliothèque de prêt de Shakespeare and Company ; la bibliothèque-librairie de Sylvia Beach, 12, rue de l'Odéon, mettait en effet, dans cette rue froide, balayée par le vent, une note de chaleur et de gaieté, avec son grand poêle, en hiver, ses tables et ses étagères garnies de livres (…) et, aux murs, les photographies d'écrivains célèbres, morts ou vivants. Les photographies semblaient être toutes des instantanés, et même les auteurs défunts y semblaient encore pleins de vie ".
Cet été, je suis allé au 12, rue de l'Odéon me faire prendre en photo, une de ces photos où, défunt, j'aurai l'air vivant. À vrai dire, jusqu'à cet été, j'avais toujours cru que cette librairie n'avait jamais fermé et que, par conséquent, la Shakespeare and Company que je connaissais, celle qui se trouve à deux pas de Notre-Dame et qui est dirigée par un libraire mythique et tuberculeux, était la même que celle de Sylvia Beach. Erreur gigantesque, même s'il est vrai que, chaque fois que je passais par la fausse Shakespeare and Company, je me disais qu'il y avait quelque chose qui clochait, et ce quelque chose était l'étrange absence d'un balcon que j'avais vu sur des photos des années 20 : ce balcon du premier étage de l'immeuble sur lequel, quand il perdait les clefs de son appartement, se hissait souvent le musicien George Anthiel qui entrait alors chez lui par la fenêtre.
De l'existence de ce balcon, j'en avais eu aussi vent par un livre de Noel Riley Fitch sur Sylvia Beach et la génération perdue : " Chaque fois qu'il oubliait ses clefs, George, à la grande joie de ses voisins, grimpait jusqu'à son balcon en prenant appui sur l'enseigne de Shakespeare and Company. Quand quelqu'un demandait à le voir à la librairie, Sylvia sortait sur le seuil de la porte principale et l'appelait. Dans cette pièce pour laquelle il payait à Sylvia trois cents francs par mois, il composa son Quintette, deux sonates pour violon, le très célèbre Ballet mécanique et d'autres pièces mineures ".
Cet été, j'ai enfin vu, non pas comme je l'avais fait jusqu'alors de façon si erronée, Shakespeare and Company ou, plutôt, " cette rue froide, balayée par le vent" et le 12, rue de l'Odéon où était, en fait, la librairie mythique et j'ai enfin vu pour de vrai le balcon sur lequel se hissait Anthiel, que j'ai fait semblant d'escalader pour que ma femme me prenne en photo, photo que je garde comme un lingot d'or, car j'ai passé la moitié de ma vie à chercher le balcon pour imiter - même s'il ne s'agissait que d'une simulation - la geste escalatrice de mon Anthiel admiré, dont, au milieu des années 8O, j'ai fait l'un des héros d'un livre que j'ai écrit sur des conspirations d'artistes qui avaient pour particularité de faire des voyages avec des valises dans lesquelles entrait parfaitement tout leur léger œuvre artistique portatif : " Anthiel habitait dans l'appartement de deux pièces qui se trouvait au-dessus de la librairie et avait coutume d'entrer chez lui par la fenêtre en escaladant la façade de l'établissement. Selon les dires de Sylvia Beach dans son médiocre livre de Mémoires, les conspirateurs se rencontraient tous les vendredis dans la librairie et, de temps en temps, la société s'agrégeait de nouveaux membres. Anthiel fut aussi, semble-t-il, l'inventeur d'une méthode de détection des artistes portatifs dans les rues de Paris… "
Dans mon livre, Anthiel se promenait dans les rues de Paris en distribuant, dans un silence parfait et avec des gestes de conspirateur, l'alphabet manuel des sourds. Sur la même feuille figuraient des instructions incompréhensibles à première vue mais qui, si elles étaient bien étudiées, finissaient par prendre un sens et mener l'individu qui les déchiffrait à la librairie de Sylvia Beach, où il était abordé par Blaise Cendrars, piéton apparemment distrait, qui lui posait cette simple question : " Etes-vous sourd ? " De là à passer à la conspiration des portatifs, il n'y avait qu'un pas à franchir.
Cet été, je me suis posté avec ma femme devant le 12, rue de l'Odéon, me suis fait prendre en photo lors de mon escalade simulée et me suis souvenu de l'Anthiel qui y avait habité et aussi de l'Anthiel qui fut mon personnage, de l'Anthiel à qui j'avais fait jouer le rôle d'inventeur de la méthode de détection des artistes portatifs. Je considérais mon hommage privé comme déjà terminé quand j'ai vu qu'un passant, un homme qui avait probablement dépassé les soixante-dix ans, nous avait observé et s'approchait maintenant de nous avec un air de conspirateur. Je me suis, un instant, laissé griser par certains délires de grandeur et me suis imaginé que ce passant connaissait mon œuvre et allait me poser une simple question : " Etes-vous sourd ? "
" Admirateurs de Joyce ? " nous a-t-il demandé. Cet homme ressemblait assez à mon grand-père, toutefois ses yeux étaient obliques, fendus vers le haut. Peut-être venait-il de lire la plaque qui, à côté du balcon d'Anthiel, indiquait que l'Ulysse de Joyce avait été édité à cet endroit en 1922 et s'en servait-il pour gagner notre confiance en vue de quelque affaire glauque ou triviale, comment savoir, mais il y avait de fortes chances qu'il s'agisse d'un homme seul qui cherchait à bavarder. J'ai décidé de lui compliquer un peu plus la tâche. " Nous ne sommes pas ici pour Joyce, mais pour la librairie qui était, autrefois à cet endroit ", ai-je répondu dans l'espoir de me débarrasser de lui au plus vite. Il est resté un petit moment songeur. " Nous faisons beaucoup de bêtises ", a dit tout à coup l'homme sur un ton à la fois sentencieux et profond. " Et la seule façon d'arrêter est de se faire vieux rapidement. Voilà où j'en suis ", a-t-il ajouté. Ces mots m'ont fait penser à une phrase que disait Orson Welles à la fin d'un film. Mais ce n'était pas le pire. Il m'a semblé que je devais couper court à cet échange, faire comprendre à ma femme que nous repartions. " Vieillir m'amuse beaucoup, parce que je suis tout le temps occupé ", a dit l'homme. On aurait cru qu'il avait appris par cœur une monographie sur la vieillesse. J'ai trouvé son comportement irritant. " Peu de gens savent être vieux ", lui ai-je dit. Puis j'ai regardé ma femme pour qu'elle m'aide à m'enfuir. " Attendez, a dit l'homme, je vous ai observé, j'ai vu la photo que vous avez prise, je sais fort bien pourquoi vous êtes venus ici, vous n'êtes pas des admirateurs de Joyce, mais de l'inventeur des portables, de l'inventeur des téléphones portatifs, je me trompe ? "
Aussi étonnant que cela puisse paraître, faisait-il allusion à l'inventeur de la méthode de déduction des artistes portatifs dans la rue ? Ce n'était apparemment pas ce dont il avait parlé, il avait plutôt fait allusion aux téléphones portatifs. Je pensais bien comprendre son français, mais peut-être n'était-ce pas le cas. " Portatifs ? " ai-je demandé par acquit de conscience avant de prendre mes jambes à mon cou.
" Je vois que vous ne savez pas de quoi je vous parle ", a-t-il dit d'une voix impromptue, peut-être involontaire, de conspirateur. " Pas vraiment, ai-je murmuré, pas vraiment ". " De George Anthiel ", a-t-il dit en changeant de voix, maintenant sur un ton coupant, ne convenant guère à un conjuré. Apparemment, ma femme le regardait avec tendresse et écoutait avec étonnement et intérêt ce que l'homme nous disait.
" Que savez-vous de Hedy Lamarr ? " nous a-t-il demandé à brûle-pourpoint. " C'était l'actrice la plus belle de son époque, on m'a toujours dit que ma mère lui ressemblait ", a répondu ma femme, que cette étrange rencontre avait l'air d'amuser. " Elle a eu une vie très intéressante, a dit l'homme, elle a triomphé à Hollywood, puis elle a inventé avec Anthiel les téléphones portatifs ".
J'avais du mal à accorder du crédit à ce que j'étais en train d'entendre. Si c'était vrai, la réalité dépasse toujours la fiction. Et, de fait, tout avait l'air vrai, cet homme qui, par ailleurs, au fur et à mesure qu'il parlait, révélait une agréable personnalité ne montrait aucun signe de démence.
" Un soir, pendant la Deuxième Guerre mondiale, s'est mis à raconter l'homme qui, pour un peu, nous hypnotisait, alors qu'elle était assise au piano avec George Anthiel, Hedy Lamarr a eu l'idée d'appliquer quelques techniques musicales de George au contrôle à distance des missiles de guerre… "
De retour à Barcelone, j'ai interrogé, enquêté et ai pu vérifier que tout ce que nous avait raconté cet homme, debout, dans cette rue " balayée par le vent " à l'époque de Hemingway ", était absolument vrai. L'actrice et Anthiel inventèrent en effet le " commutateur de fréquences " qui rendit possible l'apparition des téléphones portatifs. Il l'inventèrent au moment où un radiosignal émis à une fréquence déterminée par les troupes américaines pour contrôler une torpille pouvait être facilement intercepté et bloqué par l'armée allemande. Anthiel et Lamarr se demandèrent pourquoi ne pas émettre alors à des fréquences différentes, une dans chaque intervalle de temps, et selon une séquence qui puisse chaque fois varier.
L'idée, simple, nécessitait cependant une solution pratique. Pour ce faire, Hedy et George, qui passèrent de longues soirées assis sur un tapis de l'entrée de la demeure de la première à simuler divers engins avec des allumettes et une petite boîte d'argent, dessinèrent un dispositif s'inspirant des rouleaux perforés des pianolas et des cacophonies de certaines expériences musicales d'Anthiel, surtout de son Ballet mécanique, écrit rue de l'Odéon, où seize pianolas fonctionnaient simultanément dans une même salle, synchronisés par un mécanisme de ce genre. L'invention est compliquée à décrire, mais toujours est-il qu'ils réussirent à inventer des rouleaux perforés qui synchronisaient et commutaient leurs fréquences et rendaient leurs messages inintelligibles aux intrus allemands qui essayaient de les intercepter. Hedy et Anthiel apportèrent une contribution décisive à la victoire des Alliés lors de la Deuxième Guerre mondiale. Puis, l'invention fut, un temps, oubliée, il semblait difficile d'accepter l'idée qu'un pianola à l'intérieur d'une torpille ait pu contribuer à résoudre le conflit armé. Jusqu'à ce que de nouvelles avancées de la technique finissent par redécouvrir le commutateur de fréquences qui ouvrirait la voie à la téléphonie mobile. Anthiel, en collaboration avec Lamarr, fut donc le précurseur des téléphones portatifs. Nos portables ne seraient rien sans le 12, rue de l'Odéon où Anthiel se consacra à la poétique des pianolas de l'art portatif.
" Pour qu'on dise après que l'art ne sert à rien ", a conclu le passant. Nous lui avons proposé de rester déjeuner avec nous, il nous restait encore beaucoup de points de son histoire à élucider. " Je ne puis ni vous accompagner ni m'attarder plus longtemps, je suis désolé, mais ce sera pour un autre jour, a-t-il dit sur un ton d'une extrême distinction, je vais m'acheter à l'instant même un portable, dont j'ai un besoin urgent, et je crains que la boutique ne ferme, un autre jour, monsieur et madame, un autre jour ".
À ces mots, il a repris son chemin, il a descendu une rue de l'Odéon que, par ce jour d'été, un air chaud, qui semblait transporter cet homme, balayait de haut en bas. Il n'a pas tardé à disparaître de notre vue, a tourné à un coin de rue et, à ce moment, ont sonné les cloches d'une église voisine. Il m'a semblé qu'elles indiquaient l'heure pour tous les téléphones portatifs du monde : fer obscur et sonore.

Traduit de l'espagnol par André Gabastou



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MessagePosté le: Mer 11 Fév - 16:47 (2009)    Sujet du message: Publicité

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