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La maîtresse d'Ixtepec d'Elena Garro

 
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MessagePosté le: Mer 11 Fév - 16:40 (2009)    Sujet du message: La maîtresse d'Ixtepec d'Elena Garro Répondre en citant

La maîtresse d'Ixtepec d'Elena Garro
Par Elena Ribera de la Suchère

 
Roman traduit de l'Espagnol par Claude Fell
Situé dans l'état de Morelos - où naquit et combattit Zapata - le village d'Ixtepec est le véritable protagoniste du roman d'Elena Garro récemment publié en version française sous le titre:
" La Maîtresse d'Ixtepec ". Elena Garro prête une voix au village pour être le narrateur de sa propre histoire. Travers‚ par les cavaliers de Zapata, qui n'ont mis pied à terre que pour incendier quelques maisons, Ixtepec fut ensuite occupé par l'armée gouvernementale qui avait écrasé le soulèvement zapatiste. A cette époque, dans la vaste maison de pierre où se barricadait la famille Moncada, Felix, le fidèle majordome indien, d‚crochait chaque soir à 9 heures, le pendule en bronze de l'horloge. Privés de tic-tac, la pièce et ses habitants, pénétraient dans un temps nouveau, un temps immobile.

Le thème du temps, qui angoissait Elena Garro, apparaît ainsi des les premières pages du roman. Lorsqu'elle le publia à, Mexico, en 1963, sous le titre : " Los Recuerdos del porvenir " (" Les souvenirs du futur "), elle avait 46 ans et elle était fort connue comme dramaturge. D'ailleurs certaines de ses pièces en un acte sont encore représentées de nos jours dans les théâtres d'Amérique latine. On a pu dire d'Elena Garro qu'elle était elle même un personnage de roman. Blonde, élancée, fascinante, elle polarisait les regards, Elle semblait aussi à son aise dans les pauvres villages indiens de la Sierra que dans les milieux cosmopolites teintés de surréalisme, ou elle évoluait, à Paris, aux côtés de son mari, Octavio Paz, qui occupait alors un poste important à l'Ambassade du Mexique en France. A la fois dévote et militante de gauche, elle priait la Vierge de Guadalupe et exigeait une réforme agraire intégrale en faveur des paysans. Toujours attentive à la détresse des faibles, des humbles, des animaux, elle dénonçait avec un humour d‚capant les intrigues et les calculs des politiciens du jour. A l'époque de la publication de son roman - son unique roman- elle vivait séparée d'Octavio Paz, mais le divorce ne fut prononcé que plus tard. Obligée de quitter le Mexique à l'issue des événements de 1968, elle ne regagna son pays qu'en 1993 et y mourut peu de temps après, en 1998. Après des déceptions si cruelles et une si longue absence, cette femme, qui avait travers‚ la vie à la façon d'une tempête, était devenue étrangement paisible, silencieuse, effacée. Etrangère aux agitations d'un monde qui l'avait oubli‚e, elle survivait emmurée dans son univers intérieur, dans son temps immobile.
Le roman d'Elena Garro est très représentatif du " réalisme magique ". Nombre d'écrivains d'Amérique latine rejetaient alors le modèle du roman européen, avec son tempo linéaire, ses études de moeurs et ses analyses psychologiques. A la fin du siècle, une autre génération d'écrivains mexicains se tournera à nouveau vers l'Ancien Continent. Car l'évolution littéraire est cyclique comme l'histoire des peuples. Mais, vers le milieu du XXème siècle, des romanciers mexicains comme Agustín Yáñez (Au fil de l'eau, 1947). Juan Rulfo (Pedro Páramo, 1955) et Elena Garro, entendaient affirmer leur différence en adoptant une nouvelle structure narrative, en se dotant d'un langage qui effaçait la frontière entre la prose et la poésie et en réactualisant des mythes immémoriaux.
A travers ce prisme de son époque, Elena Garro a revu et interprété, dans son roman, le Mexique postrévolutionnaire de la fin des années vingt. Le processus évolutif de la Révolution mexicaine avait reproduit avec une morne fidélité, celui de la Révolution Française. Au règne des violents avait succédé celui des corrompus. Tandis que les acquéreurs des domaines confisqués aux anciens privilégiés fondaient de nouvelles féodalités, des généraux improvisés se taillaient des fiefs à la mesure du soutien qu'ils apportaient au Gouvernement et des craintes qu'ils lui inspiraient. Cet aspect cyclique de l'Histoire, cet éternel retour, a profondément marqué l'oeuvre d'Elena Garro. En effet, si tout événement constitue une réminiscence de faits antérieurs et une préfiguration du futur, le présent participe à la fois du passé et de l'avenir. Un des personnages du roman peut dire : " Ce présent est mon passé et mon futur ; et je suis toujours le même instant ". Cette phase explique et justifie le titre originel : " Les souvenirs du futurs ".
Ixtepec est un microcosme peuplé‚ d'une foule de personnages typiques du Mexique du premier tiers du XXème siècle. Le plus pittoresque est le vieux tenancier de la " maison des putes ", qui se croit Président de la République et qui, invariablement accoutré‚ d'une défroque semi-officielle - redingote et pantalon rayé -, accueille avec condescendance les clients habituels de ces demoiselles. Mais le plus énigmatique des hôtes du village est sans doute le jeune général qui le terrorise. Mi-rufian, mi-dandy, hautain, élégant, fleurant le tabac blond, il arpente les rues de la petite bourgade avec une mine absorbée, distraite, qui le rend intéressant aux yeux d'Isabel, la fille des Moncada. En fait, le général n'est nullement distrait : il est obsédé par la crainte de perdre sa maîtresse, la pulpeuse Julia. Il la sent distante, incertaine, mouvante. Excédée par les crises de jalousie du général, Julia parvient à s'enfuir d'Ixtepec, avec un ancien amant venu de Mexico pour la retrouver. Le général, esseulé, n'a qu'un signe à faire pour décider Isabel Moncada à venir vivre avec lui dans l'hôtel où les officiers se sont installés avec leurs maîtresses. Scandalisées, les commères d'Ixtepec ne sont nullement dupes : elles sentent que le général n'est même pas amoureux de cette enfant insensée qui trahit pour lui sa famille, sa caste et même sa religion.
Car le Mexique vivait à l'heure de la persécution religieuse. L'Armée avait reçu de Mexico l'ordre de fermer les églises et d'emprisonner les prêtres. Mais le Père Beltrán, Curé d'Ixtepec, restait introuvable. Il se cachait dans le village avec la complicité de toute la population. Dans le sud mexicain, comme naguère en Vendée, les humbles s'alliaient aux notables pour défendre l'Eglise. En effet, si, pour les privilégiés, la religion, dès cette époque, n'était plus, bien souvent, qu'une coutume et un cérémonial, elle restait, pour les pauvres, une nécessité. Ils avaient besoin de cette dimension mythique pour supporter les frustrations du réel. Avec l'appui de tous, un plan d'action fut alors adopté. Les deux fils Moncada - les frères d'Isabel-, qui exploitaient une mine à peu de distance du village, devaient venir en pleine nuit, à cheval, avec un groupe de partisans, pour assurer la fuite de prêtre. Afin de polariser l'attention des militaires, les notables organisèrent une fête somptueuse à laquelle le Général assista avec ses principaux officiers ; mais l'un des détachements qui avaient reçu l'ordre de patrouiller dans les rues d'Ixtepec, surprit le Père Beltrán et les Moncada au lieu de leur rendez-vous. Le cadet des Moncada, Juan, fut tué dans l'échauffourée. Son aîné, Nicolas, et le Père Beltrán étaient parmi les prisonniers. Quelques heures plus tard, le Général faisait arrêter les principaux notables organisateurs de la fête trompe-l'oeil. Nicolas et la plupart des conjurés furent condamnés à mort par un tribunal militaire improvisé.
Isabel arracha au Général la promesse de sauver son frère. Mais, le lendemain, au lever du jour, elle pensa que son amant l'avait délibérément dupée lorsque la rumeur du village lui apprit que Nicolas figurait au nombre des condamnés qui, les mains liées derrière le dos et encadrés par des soldats, marchaient vers le cimetière, lieu des exécutions. Isabel, suivie d'une servante indienne, s'élança vers le cimetière. Elle ignorait que le Général avait donné à ses officiers l'ordre de disperser la petite foule qui suivait le cortège des condamnés, afin d'entraîner prestement Nicolas dans un chemin de traverse et de lui substituer un autre prisonnier. Le plan s'exécuta avec une exactitude militaire : le prisonnier inconnu fut fusillé avec les autres condamnés.
Le récit de l'exécution contraste avec les chapitres antérieurs par un réalisme d'une cruauté insoutenable. Le lecteur est précipité dans l'action il devient témoin oculaire, il a l'impression de voir l'officier qui se penche vers le Père Beltrán pour lui donner le coup de grâce, tandis que le sang " jaillit à gros bouillons " sur les vêtements de la victime ". Il s'ensuivit - écrit l'auteur - un silence étonnant. Le cimetière sentait la poudre. Les militaires se taisaient face aux morts qui se vidaient abondamment de leur sang. Les têtes et les poitrines fracassées semblaient vivre d'une vie intense.
Le Général contemplait avec une sorte de stupeur le carnage qu'il avait ordonné. " Il ne manque personne, n'est ce pas ? "- dit-il d'une voix mal assurée - " Moi, je manque ! " cria Nicolas Moncada en surgissant d'une allée latérale. Se débattant avec la fureur de ses vingt ans, il avait réussi à s'arracher des mains de ses sauveurs pour courir vers ses meurtriers. Un Moncada ne saurait accepter une vie rachetée au prix de l'inconduite d'une soeur trop aimée. Le dos tourné, le général entendit la salve qui faucha Nicolas.
Felix, le majordome indien peut clore la porte et les persiennes de la maison des Moncada, tandis que le village s'enfonce dans son temps immobile.
Il fallait beaucoup de vaillance pour tenter de faire passer dans la langue française - rationnelle entre toutes - les fluidités étincelantes de la prose poétique d'Elena Garro et ses métaphores insolites. Claude Fell a réussi ce tour de force, nous donnant ainsi l'occasion de relire Elena Garro et de lui rendre justice. Oui, " Les Souvenirs du futur ", cet archétype du réalisme magique, est l'un des grands romans du XXème siècle.
Editions de l'Herne 350 pages Prix : 19 €

http://perso.orange.fr/mexiqueculture


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MessagePosté le: Mer 11 Fév - 16:40 (2009)    Sujet du message: Publicité

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