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Guillermo Cabrera Infante

 
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MessagePosté le: Sam 7 Fév - 16:19 (2009)    Sujet du message: Guillermo Cabrera Infante Répondre en citant

Les tigres orphelins d'Infante

Article paru dans l'édition du 04.03.05


PETIT HOMMAGE posthume à un agitateur de langues. A un auteur qui sut si bien décrire dans La Havane pour un Infante défunt (Seuil, 1985) le va-et-vient entre sa découverte de l'acte amoureux et son écoute de La Mer de Debussy. On pense aussi à cette femme-baleine qui engloutit l'un des personnages de Trois tristes tigres et qui serait Freddy, cette chanteuse dont Pedro Almodovar a redécouvert les enregistrements à la fin du siècle. Guillermo Cabrera Infante savait jouer avec les mots, la voix et les sons, avec les temps, les situations et les personnages. Il était un écrivain effervescent. Et la question des liens entre la littérature et Internet lui avait été posée par la revue littéraire du département de philologie de l'université Complutense de Madrid, Especulo. Nous vous livrons ici sa réponse en 1996 : « Je n'ai pas la moindre idée de ce qu'est Internet. Tout le monde parle de ce qu'est Internet et me demande : «Tu as Internet ?» comme on demandait avant si tu avais faim ou si tu avais... Tout ça me paraît tellement extraordinaire ! » Et l'auteur de l'interview de lui faire découvrir une étude disponible en ligne d'une faculté du New Jersey où il était associé à Cicéron. Cabrera Infante concluait alors : « Je crois que je vais commencer à penser à Internet en termes positifs. » Outre cet entretien, la Toile regorge de références plus ou moins intéressantes sur l'auteur cubain exilé à Londres. On pourra consulter utilement le site de studentweb, mais aussi se renseigner sur son traducteur et finir par lire tous les articles que la presse internationale lui a consacrés.
Boris RazonLemonde.fr http://www.lemonde.fr/



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MessagePosté le: Sam 7 Fév - 16:19 (2009)    Sujet du message: Publicité

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MessagePosté le: Sam 7 Fév - 16:21 (2009)    Sujet du message: Guillermo Cabrera Infante Répondre en citant

CUBA:LA CULTURE NAUFRAGEE Chronologie

Article paru dans l'édition du 06.10.94

895 : José Marti, poète, père fondateur du nationalisme cubain, meurt à la bataille de Dos Rios, qui oppose Cubains et troupes espagnoles. 1898 : les Etats-Unis interviennent à Cuba contre l'Espagne. Ils négocient directement avec l'Espagne l'indépendance de l'île, proclamée en 1901. L'amendement Platt garantit aux Etats-Unis un droit d'intervention dans les affaires intérieures de l'île. 1925 : dictature de Machado (jusqu'en 1933). 1927 : Victor Manuel Romanach peint Gitana Tropical, premier tableau cubain à s'écarter de la tradition picturale de l'île. 1934 : premier coup d'Etat de Batista. 1938 : Orestes Lopez compose Mambo pour l'orchestre Aracana y Sus Maravillas. 1938 : le trompettiste cubain Mario Bauza devient membre de l'orchestre américain de Chick Webb. Il côtoie Dizzy Gillespie. Avec Machito, ils inventent dans les année qui suivent le jazz latin. A Paris, le peintre cubain Wifredo Lam rencontre Picasso. 1944 : premières élections vraiment libres depuis l'indépendance qui portent au pouvoir Raul Grau San Martin. Fondation de la revue Origenes par José Lezama Lima. 1952 : second coup d'Etat de Batista. 1953 : attaque de la caserne de la Moncada par Fidel Castro et ses partisans. 1959 : Fidel Castro entre à La Havane. 1961 : tentative de débarquement anticastriste, soutenu par la CIA, dans la baie des Cochons. Castro prononce son discours de politique culturelle : " A l'intérieur de la révolution, tout. Contre la révolution, rien. " 1961-1963 : Guillermo Cabrera Infante (écrivain), Celia Cruz (chanteuse), Nestor Almendros (cinéaste) sont parmi les artistes qui quittent l'île. 1966 : premier festival de la Nueva Trova (la nouvelle chanson) à La Havane, mouvement d'où émergeront Pablo Milanes et Silvio Rodrigues. 1967 : José Lezama Lima publie Paradiso, à La Havane. 1970 : le poète Heberto Padilla fait l'objet d'un procès public. 1973 : formation du groupe Irakere, avec le pianiste Chucho Valdes, le saxophoniste Paquito d'Rivera (aux Etats-Unis depuis 1980) et le trompettiste Arturo Sandoval (aux Etats-Unis depuis 1990). 1976 : institution du ministère de la culture avec à sa tête Armando Hart. 1980 : exode de Mariel, 125 000 Cubains quittent l'île par la mer. 1981 : exposition " Volumen 1 ", première apparition publique des peintres contestataires. 1989 : l'affaire Ochoa, procès, condamnation à mort et exécution du plus populaire des généraux des guerres d'Afrique (Angola et Ethiopie) pour trafic de drogue. 1990 : début de la " période spéciale ". Le régime laisse les peintres contestataires s'installer au Mexique. La plupart finiront par faire défection vers les Etats-Unis. Le chanteur Carlos Varela chante Guillermo Tell : " Guillaume Tell, ton fils a grandi, maintenant c'est son tour de prendre l'arc (...) c'est ton tour de mettre la pomme sur ta tête. " 1992 : le film Alice au village des merveilles est retiré de l'affiche au bout de quatre jours. 1993 : sortie et succès public de Fraise et chocolat. 1994 : exode des balseros.


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MessagePosté le: Sam 7 Fév - 16:25 (2009)    Sujet du message: Guillermo Cabrera Infante Répondre en citant

Litteratures

« Encuentro », entre l'île et l'exil

Article paru dans l'édition du 29.05.98

La revue créée en 1996 parJesus Diaz a ouvert un lieu de débat où se croisent les intellectuels exilés et ceux demeurés à Cuba. Trait d'union dépassant tous les antagonismes, elle révèle la nouvelle génération des écrivains cubains

près plus de trente ans de ruptures, de rejets mutuels et d'anathèmes, des Cubains vivant dans l'île et en exil décident de dialoguer et de publier ensemble : ainsi naît en 1996 à Madrid la revue Encuentro de la cultura cubana (Rencontre de la culture cubaine), dont le fondateur, Jesus Diaz, affirme que « la culture cubaine est une » (1) : « La revue répondait à une nécessité profonde. Un lieu de rencontre démocratique, où sont enfin dépassés les antagonismes : pas seulement celui qui oppose La Havane et Miami, mais ceux qui existent à l'intérieur même de l'exil comme à l'intérieur même de l'île. Sur trois mille exemplaires diffusés, mille entrent à Cuba, par des amis, des voyageurs... Dans l'île, chaque exemplaire est lu par plus de trente personnes. La police visite nos amis et nos collaborateurs, mais ils affirment qu'ils continueront.

Après sept numéros, presque tous ceux qui comptent dans une vie culturelle « tragiquement fragmentée » ont eu leur place dans la revue. Lieu de rencontre entre contemporains, elle est aussi un carrefour de générations, reprenant la tradition des revues littéraires cubaines comme Avance dans les années 30 et Origenes dans les années 40. Des années dominées par deux grandes figures : Alejo Carpentier et José Lezama Lima.
Lezama Lima disait : « Un pays frustré dans l'essentiel politique peut trouver son expression dans le cadre d'une plus vaste réalité. » Pour lui, comme pour ses contemporains Eliseo Diego et même Virgilio Pinera qui était un prosateur, cette réalité plus vaste était celle de la poésie. C'est ce qui fait l'actualité de Lezama, la raison pour laquelle tant de jeunes Cubains se reconnaissent en lui, dans notre île toujours frustrée dans son essentiel politique. Carpentier en revanche subit une éclipse, ce qui est injuste, car pour moi il est le modèle absolu : Le Siècle des Lumières restera un monument de la langue espagnole. Cette éclipse vient probablement de ce que, dans les premières années du castrisme, il occupait, à l'instar de Nicolas Guillén, le devant de la scène, tandis que Lezama Lima, lui, continuait de vivre comme il avait toujours vécu, à l'écart. Il est vrai aussi que Lezama qui, comme tous, avait accueilli avec enthousiasme la victoire de la révolution, ne pouvait être durablement bien reçu par le régime qui s'est proclamé communiste : on l'a laissé publier Paradiso, mais il a fini ses jours dans un vide, un désarroi amer qu'il n'a pas été le seul à connaître : à la fin des années 60, c'était toute l'intelligentsia cubaine qui était soupçonnée : et même s'ils n'ont pas été ouvertement persécutés, les écrivains de la génération d'Origenes ont été harcelés, niés. » En 1959, avec la victoire de la révolution, apparaît une nouvelle génération, celle de « Lunes Revolucion » le supplément du lundi du journal Revolucion , même si Guillermo Cabrera Infante, Pablo Armando Fernandez, Heberto Padilla ont déjà publié avant. Presque tous sont marqués par une forte influence de la poésie anglo-saxonne Eliot, Pound, Auden, Whitman , qui leur permet de rompre avec une certaine rhétorique hispanique. En dehors du groupe de « Lunes », il faut citer Fayad Jamis, influencé, lui, par la poésie française, Roberto Fernandez Retamar, Manuel Diaz Martinez. Cette génération, qui a cru à la révolution, s'est divisée : Cabrera Infante est parti très vite après la publication de Trois tristes tigres, de même qu'Eduardo Manet et Severo Sarduy (même si celui-ci s'est tenu à l'écart de tout activisme politique), qui se sont fixés en France ; Padilla, pour moi le plus grand poète de cette époque, a fini aux Etats-Unis ; Manuel Diaz Martinez, de formation communiste pourtant, a signé en 1991 la « Lettre des dix » (demandant la démocratisation de la vie politique) et trouvé refuge aux Canaries... D'autres sont restés : avec une très grande dignité, comme le poète César Lopez l'homme le plus digne de Cuba , de façon ambiguë, comme Pablo Armando Fernandez, ou servile, comme Retamar. » La génération suivante est la mienne, celle de la revue El Caiman barbudo qui commence en 1965, déjà annoncée par une petite maison d'édition, Puente (le Pont), où ont publié par exemple pour la première fois Miguel Barnet, la poète Nancy Morejon. Apparaissent alors Raul Rivero, Luis Rogelio Nogueras, Miguel Rodriguez Nogueras, Guillermo Rodriguez Ribera, Reinaldo Arenas... Ici encore les destins se séparent, après la liquidation du groupe du Caiman en 68. Rogelio Nogueras, le meilleur poète du groupe, est mort à Cuba ; on connaît la trajectoire d'Arenas, mort en exil ; Barnet est toujours à Cuba ; Rodriguez Nogueras enseigne à La Havane et n'hésite pas à publier dans Encuentro ; Rivero y vit aussi, il a fondé une agence de presse libre et continue d'écrire une poésie toujours plus épurée avec un courage civique exceptionnel, malgré pressions et persécutions (2).
Et aujourd'hui, peut-on parler d'une génération d'Encuentro ?
Le plus important, c'est l'émergence d'un groupe d'essayistes, historiens, aspirants philosophes qui se sont attelés à la tâche de penser le pays. Ma génération, après l'échec de notre tentative de réflexion critique dans la revue Pensamiento critico, a été, par force, une génération de silence. Voici donc maintenant des gens d'une trentaine d'années, certains à l'intérieur, d'autres à l'extérieur, qui commencent à produire un travail d'interprétation de notre réalité, de haut niveau : parmi eux, Rafael Rojas, qui vit à Mexico et publie ce mois à Madrid un livre admirable, El Arte de la espera (« L'Art de l'attente ») ; Ivan de La Nuez, qui a organisé à Barcelone une grande exposition, « L'île possible» ; Emilio Ichikawa, philosophe et poète, qui vit à Cuba. » Cette génération a aussi ses poètes et ses romanciers, victimes parfois dans leur être de la tragédie de Cuba : je pense à Raul Hernandez, poète qui s'est suicidé à La Havane, à trente ans, à Guillermo Rosales, auteur d'un merveilleux roman trop peu connu, Boarding home, qui s'est suicidé à Miami. Je pense à Carlos Victoria qui vit à Miami, et à son roman d'un humour féroce, Puente en la oscuridad, (« Pont dans l'obscurité »), à Julio Miranda fixé au Venezuela, auteur de Casa de Cuba (« Maison de Cuba ») qui se passe à Paris, dans la Cité universitaire des années 60. Ces jours-ci paraît à Madrid une oeuvre vraiment importante, d'un romancier vivant à Cuba, Abilio Estévez : Tuyo es el reino (« Le Royaume est à toi »). Tous les noms que je cite là sont ceux de collaborateurs d'Encuentro.
Et les romanciers connus en Europe, ceux à propos desquels le quotidien espagnol El Païs a parlé d'un « boom de la littérature cubaine » : Zoé Valdés, Mayra Montero, ou René Vasquez Diaz, dont L'Ile de Cundeamor vient d'être traduit en France (3) ?
Les auteurs dont je parle sont imprégnés de notre réalité : ils sont durs durs pour le castrisme comme pour l'exil , ils expriment comme jamais la grande frustration de leurs personnages et de leur peuple. Le succès commercial de Zoé Valdés vient de ce qu'elle écrit ce qu'une certaine partie du public européen a envie de lire : une dose de féminisme, une dose de sexe, une dose de dépaysement, un zeste de Lezama Lima. Une forme de tourisme littéraire, à l'heure où Cuba devient un paradis du sexe bon marché. On a commercialisé la tragédie cubaine. La littérature, la vraie, c'est le lieu impossible où cherchent à s'exprimer la tragédie et la comédie, l'abîme et l'ambiguïté dans lesquels se meut ce siècle, toute la complexité du destin humain. Il y faut de la lucidité et de la folie, et non une fuite dans des personnages qui ne sont finalement que des marionnettes idéologiques. Le cas de Mayra Montero est différent : écrivain authentique, à Puerto Rico où elle vit elle n'est pas reconnue, et à Cuba elle n'est pas considérée comme cubaine ; elle se retrouve dans un vide qui est l'expression même des circonstances que subit son pays. Alors elle s'est réfugiée dans le monde d'Haïti qu'elle connaît et qu'elle raconte dans un style personnel avec beaucoup de force.
Ce « vide » que peuvent ressentir ceux qui vivent la tragédie cubaine, il semble que votre revue veuille le combler non seulement par des analyses de la réalité d'aujourd'hui, mais aussi par un retour sur le passé, sur certaines « paroles perdues » (c'est le titre d'un de vos romans) de l'histoire, sur des personnages oubliés...
Il faut régler leur compte aux mythes, ceux de La Havane comme de Miami. Eclairer notre histoire par exemple en finir avec la vision d'une guerre d'indépendance dans laquelle les Américains seraient intervenus au moment où la victoire était acquise, ce qui est faux. Traiter des problèmes qui sont des composantes historiques essentielles par exemple la situation actuelle du Noir et ses perspectives. Rassembler les morceaux épars de notre culture c'est ce que nous avons fait en sauvant de l'oubli une figure comme celle de Jorge Manach, un penseur des années 30, l'un des plus pénétrants que nous ayons eus. En finir aussi avec le mythe de l'exceptionnalité du cas cubain qui empêcherait toute solution alternative au régime : dans notre dernier numéro, l'analyse de la fin de régimes autoritaires, tant en Espagne et au Portugal qu'en Amérique latine, permet d'avancer. L'essentiel est que nous rencontrons toujours plus de complicités, que nous opérons comme un aimant et que nous tissons toujours plus de liens. »

PROPOS RECUEILLIS PAR
FRANCOIS MASPERO


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MessagePosté le: Sam 7 Fév - 16:28 (2009)    Sujet du message: Guillermo Cabrera Infante Répondre en citant

DISPARITION - Guillermo Cabrera Infante, tigre cubain des lettres

Bibliographie des ouvrages publiés en français

Article paru dans l'édition du 24.02.05

Dans la paix comme dans la guerre, traduit de l'espagnol (Cuba), par Robert Marrast, Gallimard, 1962. . Trois tristes tigres, traduit par Albert Bensoussan, Gallimard, 1970.
. Coupables d'avoir dansé le cha-cha-cha, traduit par A. Bensoussan, Robert Marrast et Jean-Marie Saint-Lu, Gallimard, 1999.
. Orbis oscillantis, traduit par A. Bensoussan, Flammarion, 1980.
. La Havane pour un Infante défunt, traduit par Anny Amberni, Seuil, 1985.
. Premières lueurs du jour sous les tropiques, traduit par Alexandra Carrasco, Mille et une nuits, 2003.
. Le miroir qui parle, nouvelles presque complètes, traduit par A. Bensoussan, Gallimard, 2003.

plus deux ou trois qui ne figurent pas dans cette liste


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MessagePosté le: Sam 7 Fév - 16:31 (2009)    Sujet du message: Guillermo Cabrera Infante Répondre en citant

Litteratures

Guillermo Cabrera Infante ou l'écriture du temps

Article paru dans l'édition du 31.10.03

Exilé depuis près de quatre décennies, l'écrivain anticastriste n'a jamais déserté son île. Mieux, il l'a repeuplée de personnages composites. Deux de ses ouvrages, rassemblant histoires et nouvelles mettant en scène les années cubaines qu'il n'a pas vécues, viennent d'être traduits en français

ientôt quarante ans d'exil pour le Cubain Guillermo Cabrera Infante, aujourd'hui londonien. Mais l'écrivain anticastriste a beau avoir quitté Cuba, il ne l'a jamais désertée. Au contraire : il l'a patiemment repeuplée d'une foule composite, celle des voix qui traversent ses contes et romans, expression polyphonique d'un espagnol cubain déformé, arrangé, réorchestré au son des accents, calembours et quiproquos à la Lewis Carroll.

Ce superbe artifice a assuré, entre autres, le succès de son célèbre roman des années 1960, Trois tristes tigres, écrit pour « saisir au vol la voix humaine » et l'esprit de La Havane pré-révolutionnaire. Ce que ce grand oeuvre du boom latino-américain a réalisé avec la langue et le genre romanesque, Premières lueurs du jour sous les tropiques, publié neuf ans plus tard, aujourd'hui traduit en français, le tente avec l'histoire, sur un mode mineur. Quatre-vingt-dix-neuf très courts fragments saisissent au vol l'histoire cubaine depuis la découverte de l'île, sa colonisation, en passant par la Grande Guerre (1868-1878), la deuxième guerre d'indépendance (1895-1898), l'arrivée au pouvoir de Batista et la lutte contre son régime, jusqu'au triomphe de la révolution, à la répression et au désenchantement des partisans.
Comme les éclats d'un récit dispersé par cruauté, ces vignettes suivent de brefs instants la trajectoire des balles perdues, des prisonniers oubliés, des armes enrayées et des stratégies vaincues par le hasard. Inspirés de la tradition populaire, du brassage des sources et témoignages, de la lecture des graffitis, gravures et photos, les épisodes légendaires, réécrits, sont juxtaposés aux histoires quasiment oubliées des anonymes, dont peut-être l' « on parle encore en sourdine ».
« PARABOLES »
Semblables aux Les Caprices de Goya, cités en exergue, ces fragments peuvent être lus comme des illustrations grinçantes et satiriques, percutantes et laconiques : « Dans quel autre pays au monde y a-t-il une province appelée Matanzas, [« tueries »] ? » Comme Cuba, ils composent un archipel, double littéraire et fantasmé de cette langue de terre mythique pour l'écrivain exilé, hérissée de « milliers de récifs, îlots, îlettes qui bordent la grande île tels des caillots sur une longue blessure verte ». Comme des fables, ils disent le retour de la violence, grotesque rengaine reprise par ces générations saisies sur le vif, ironique illustration de ce principe cité en ouverture : « Fiers et combatifs, les Caraïbes avaient pour devise : «Ana carina roto», nous seuls sommes des hommes ». « La morale de l'histoire, conclut Infante dans un de ces absurdes épisodes, est que l'époque n'a pas seulement rendu la fable vraisemblable, elle l'a aussi rendue possible ».
Patiemment, Infante a continué d'écrire ses propres fables, ses propres « paraboles », comme il le dit dans la préface de son recueil de nouvelles « presque complètes » et composées entre 1952 et 1992, Le Miroir qui parle, encore et toujours sur Cuba, quoiqu'un Londres joycien apparaisse dans ce texte fantastique et polyphonique qu'est « Le Fantôme du ciné Essoldo ». Entre autres nouvelles plus expérimentales sur les jeux et distorsions linguistiques, comme « La Durée du temps », « Visite de politesse », « De mère, on n'en a qu'une » et « La Voix de la tortue » reposent sur un humour noir et une ironie proprement irrésistibles. Encore une fois, l'ambition esthétique le dispute à la satire sociale, dans des situations qui confinent à l'absurde.
« Visite de politesse », récit d'un narrateur temporairement aphone, égrène une succession de malentendus burlesques, engendrés par ce silence obligé. Cette absence momentanée de repartie renvoie la parole des autres comme la surface d'un miroir : amoureuses et politiques, les relations humaines se détachent comme une douce et amère mascarade sur ce fond silencieux. Cette nouvelle, comme d'autres, semble ainsi née d'un art animé « d'un plus grand amour pour les relations que pour les récits », passion affichée par le curieux narrateur d'un autre texte du recueil, « Listes », composé comme une fantaisie verbale et un hommage irrespectueux à l'écriture elle-même.
A ces quinze nouvelles composées sur quarante ans vient s'ajouter, dans l'édition française, le dernier chapitre de Trois tristes tigres, brillant « Métaphynale », où vient s'échouer le corps de la chanteuse Estrella, personnage de ce roman-culte, « qui doit errer encore par-là, faisant le tour du monde », plus de trente ans après sa publication. Une façon pour Infante de faire voir que l'écriture est peut-être « une lecture où rien ne passe que le temps ».

P/

Fabienne Dumontet


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MessagePosté le: Dim 8 Fév - 12:41 (2009)    Sujet du message: Guillermo Cabrera Infante Répondre en citant

Pavane pour La Havane

Article paru dans l'édition du 09.04.99

Refaisant éternellement le tour de ses « deux matries, La Havane et la nuit » dans « une enfilade de souvenirs », Guillermo Cabrera Infante, dans une langue foisonnante, caressante et fluide, improvise de multiples variations autour des formes de l'amour et de l'amour des formes.

a langue est impitoyable ; dans une même famille de mots tout est dit et son contraire : révolte, révolu, révolution, revolver. C'est à n'y rien comprendre : ainsi toute révolution serait-elle défunte avant même d'avoir vu poindre sa terminaison, condamnée à tourner sur elle-même. De quoi donner envie d'en rester à l'état de l'infant à qui la parole n'a pas encore été donnée. Désespérant ? Mais toute chose a son pendant, surtout lorsque « l'inimaginable était le quotidien » de La Havane.

L'inimaginable est justement de pouvoir se saisir de cette parole, aussi ténue et fugace soit-elle à ses débuts, de la presser jusqu'à ce qu'elle exprime, dessinant des paraboles et sculptant des métaphores, l'intérêt comme le détachement. Mais combien de langues, sèches et pendantes, tirées ou pendues, enfilées mais claquées, acérées et pourtant arrachées, tournées, fourrées, fourchues, fourchées, avant d'en arriver à la langue foisonnante, caressante et fluide de Cabrera Infante ? Suffisamment en tout cas pour faire et refaire de multiples fois le tour des « deux matries, La Havane et la nuit », dans « une enfilade de souvenirs » : « L'étape de la rue Zulueta représente toute une vie qui eût dû disparaître derrière nous dans la nuit, mais il en était comme du cordon dont la rupture s'éternise dans la cicatrice de l'ombilic. »
Il en est donc des cordons ombilicaux comme des souvenirs. Qu'ils soient câbles d'amarrage ou fils d'Ariane, il faut bien s'en défaire pour acquérir une liberté de mouvements lorsque se révèle l'adolescence. Une étape qui coïncide pour Cabrera avec l'arrivée de sa famille, terme d'un exode rural, dans La Havane de 1941. Une ville magique, sillonnée dans toutes les directions, théâtre de toutes les découvertes et scène de toutes les expériences, labyrinthe de tant d'échecs et jardin d'autant de succès. C'est donc cette ville, devenue sa « matrie », qui va lui donner le jour, ou plutôt la nuit, le guider, le perdre, le façonner à travers ses rues et ses bâtiments, au contact de ses occupantes. Elle qui va le transformer en chasseur de son domaine privé, en « homme qui aimait les femmes », qui aimait aussi les aimer.
Dans cette Havane qui se pavane, qui fait la roue aux yeux de tous, et aujourd'hui encore un peu la nique au maître du monde, celui qui deviendra écrivain entame sa quête effrénée du « sein graal ». De poursuites dans les autobus en accostages dans les salles obscures, tous les moyens sont bons pour tenter de percer le mystère de ces êtres énigmatiques mais tellement attirants. Un échantillon représentatif de la société havanaise défile sous les yeux du lecteur, voyeur à son tour mais constamment sollicité par la précision et l'impudeur du récit, transcription littérale des cinq sens. Lecteur pris à ce jeu qui l'entraîne dans la profondeur des souvenirs, dans l'opacité des fantasmes, dans l'adoption des choses lues et qui débouche parfois sur la lumière crue d'un miroir. Car c'est au moment où le lecteur croit déflorer les sujets qu'il est lui-même percé à jour, déniaisé.
Un privilège qui finira aussi par arriver au narrateur, à force de tourner autour de lui-même, tel un chien fou se prenant la queue, après être si souvent rentré l'épine sous le bras. C'est dans ceux de « la plus belle fille du monde » qu'a lieu la pénétrante révélation, une initiatrice qui a pour nom Julieta et pour ligne de conduite la liberté. Mais si cette sage femme lui donne la connaissance, c'est auprès de Margarita, l'« amazone », qu'il découvre l'insoupçonnable : l'amour peut durer après l'amour. Entre ces deux muses se glissent de nombreuses autres rencontres, fortuites, recherchées ou tirées par les cheveux, suite d'orgasmes décrits par le détail d'une saine pornographie. Autant de formes de l'amour que d'amour des formes, celles des femmes évidemment mais tout autant celles du langage, de la parole offerte.
L'écriture de Cabrera Infante est elle aussi multiple - et elle aurait d'ailleurs mérité une autre traduction -, toujours recommencée, elle se donne à voir : les adresses au lecteur, pris à témoin de l'oeuvre en train de se construire, s'intercalent avec les commentaires de l'auteur sur le choix de ses propres mots ou la syntaxe : « J'aurais dû savoir que si les mots sont la matière dont est fait le passé, ils tissent également le futur composé, qu'ils dessinent deux destins distincts et indiquent une seule direction véritable. » Rien d'étonnant alors à ce que l'on ressente ici des impressions de déjà-vu, à ce que l'on reconnaisse des passages déjà publiés ou découvre des références aux livres encore à écrire. Les écrits de Cabrera s'imbriquent les uns dans les autres, naissent les uns des autres. Ainsi le recueil Coupable d'avoir dansé le cha-cha-cha reprend-il une nouvelle déjà publiée dans Dans la paix comme dans la guerre et répond-il à la chanteuse de boléros de Trois Tristes Tigres (1).
Tout est donc variations, digressions et improvisations à partir d'un thème, exactement comme la musique cubaine, comme un écho aux « sones », « guajiras », « guarachas », « rumbas » ou autres « mambos » chantés et joués par les artistes cités ici et ailleurs : les Ignacio Pineiro, Chapottin, Olga Guillot, Chano Pozo ou Beny Moré (2). Les paronomases utilisées à profusion sonnent comme des accords, au milieu de percussions tout en roulements et syncopes, dans un concert où les musiciens se livrent corps et âme, s'exhortant les uns les autres pour pousser à bout la « descarga », pour parvenir à la jouissance partagée avec les auditeurs. Après quoi, dans un ultime don, le chanteur s'adresse au public qui applaudit à tout rompre : « Allez, dites-moi vraiment, ça vous a plu ? »

JEAN-LOUIS ARAGON


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MessagePosté le: Dim 8 Fév - 12:43 (2009)    Sujet du message: Guillermo Cabrera Infante Répondre en citant

littératures

Cuba du noir et blanc à la couleur

Article paru dans l'édition du 04.12.98

Nouvelles de la misère au temps du tyran Batista, par Guillermo Cabrera Infante.

crites entre 1949 et 1958, les nouvelles de ce recueil ont été rassemblées en 1960 à Cuba, où Cabrera Infante est né en 1929. C'était pour ce jeune critique de cinéma qui avait déjà fondé la cinémathèque cubaine - il en fut le directeur de 1951 à 1956 - ses premières oeuvres littéraires publiées. Son roman le plus célèbre, Trois tristes tigres, a obtenu plusieurs prix en Espagne et en France et son oeuvre a été couronnée par le prix Cervantes en 1997.

Au nombre de quatorze, ces nouvelles ont pour champ le Cuba du tyran Batista et sont inspirées de faits réels, personnels ou historiques. La misère, matérielle et morale, y tient le premier rôle, sous différents angles de vue. Ici, une fillette de six ans raconte, en un récit d'un seul tenant, sans ponctuation, ce que ses yeux ne savent pas comprendre, l'inexorable déchéance de sa famille. Plus loin, une femme apprend la résignation, accepte « le temps de la trêve avec la vie », tandis qu'une autre déverse, impuissante et déjà vaincue, sa révolte sur des mouches inaccessibles. Ailleurs, où cette même révolte leur a fait incendier une raffinerie, deux hommes tentent d'échapper à la mort, abandonnés par un « Dieu trop occupé à surveiller ses péchés ». Chaque scène, décrite dans une langue dont tous les sens seraient en éveil, foisonne d'odeurs, de bruissements et de sons.
Les nouvelles sont précédées de ce que l'auteur nomme des vignettes, de très courts textes écrits pour la plupart en 1958, quelques mois avant la libération de l'île par les révolutionnaires. Elles portent sur la répression sauvage qui sévissait à l'époque un éclairage tellement cru qu'il en est presque aveuglant, comme autant de flashes projetés sur les victimes. Au fur et à mesure de la lecture se dévoile une structure originale, empruntée à une autre discipline, celle du montage cinématographique. Vignettes et nouvelles alternent comme dans un film composé de plans furtifs et de plans-séquences, les premiers en noir et blanc, « dans la guerre », les autres en couleurs, « dans la paix ». Le lecteur devient ainsi spectateur d'une réalité à peine retouchée, juste ce qu'il faut pour « accommoder la vie difficile aux nécessités littéraires », saisie par une caméra virevoltante ou flâneuse, parfois fixe, à l'image des sujets qu'elle ausculte.
A cette fusion des genres s'ajoute ce malin plaisir qu'a Cabrera Infante de cadrer ses ouvrages, celui-ci comme les autres, d'avertissements au lecteur, de prologues ou épilogues où il se pose en critique de sa propre oeuvre, en maître de cérémonie qui lève lui-même le rideau, comme dans Trois tristes tigres. Une façon de dire au lecteur : le spectacle va commencer.

JEAN-LOUIS ARAGON


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MessagePosté le: Dim 8 Fév - 12:46 (2009)    Sujet du message: Guillermo Cabrera Infante Répondre en citant

Guillermo Cabrera Infante, l'une des figures de proue de la littérature cubaine, est mort.

LEMONDE.FR : Article publié le 22.02.05

"Trois tristes tigres", roman sur la vie nocturne de La Havane d'avant Fidel Castro, l'avait révélé au grand public.

'écrivain cubain Guillermo Cabrera Infante est mort, lundi 21 février 2005 à Londres, où il vivait en exil depuis quarante ans. Chef de file de la littérature latino-américaine, il était aussi un critique ardent du régime de Fidel Castro.
Le romancier, qui était âgé de 75 ans, a succombé à un staphylocoque contracté lors d'une hospitalisation la semaine dernière après une chute, a indiqué son épouse, Miriam Gomez. "Il est mort loin de son pays, mais libre de tout maître", a-t-elle dit. "Il transportait Cuba en lui, mais son Cuba n'existe plus", a-t-elle ajouté.
Jeune auteur et critique de cinéma, Cabrera Infante rallie la révolution de 1959 contre la dictature de Fulgencio Batista. Après avoir collaboré au quotidien Revolucion, il avait été nommé attaché culturel de Cuba à Bruxelles. L'écrivain prend ses distances avec le régime, puis rompt définitivement le castrisme en 1965. Il s'exile d'abord en Espagne, puis s'installe en Grande-Bretagne.
"UNE RÉVOLUTION DANS LA LITTÉRATURE HISPANIQUE"
Guillermo Cabrera Infante est notamment l'auteur de Trois tristes tigres, paru en 1967. Il y recrée, dans une langue novatrice, l'univers des cabarets et de la vie nocturne à La Havane avant la révolution castriste, lorsque le crime organisé régnait sur les boîtes de nuit. Ce roman, comparé à Ulysse de James Joyce, prix du meilleur livre étranger en France en 1970, est présenté comme l'un des textes fondateurs du "boom littéraire latino-américain". "Trois tristes tigres fut une révolution dans la littérature hispanique, il créait une langue originale et unique qui était caribéenne et cubaine", notait le journaliste Carlos Franqui, intellectuel cubain également en exil.
En Espagne et en Grande-Bretagne, il continue d'écrire une série d'essais sur son île et de recueils empreints de nostalgie, dont La Havane pour une infante défunt (1979), Mea Cuba (1993), ou Coupable d'avoir dansé le cha-cha-cha. "Dans quels autres pays au monde y a-t-il une province appelée Matanzas (Massacres) ?", écrivait-il dans Premières lueurs du jour sous les tropiques, un recueil de scènes et de portraits paru en 1974.
Son travail a été maintes fois récompensé ; en 1997, il se voit notamment décerner le prix Cervantès, la plus prestigieuse distinction de la littérature hispanique.
Avec Reuters


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MessagePosté le: Dim 8 Fév - 12:49 (2009)    Sujet du message: Guillermo Cabrera Infante Répondre en citant

CUBA

Article paru dans l'édition du 26.05.02


eux passages de la traduction du point de vue de Guillermo Cabrera Infante consacré à Cuba ( Le Monde du 24 mai) ont été altérés. Il fallait lire : « nous propose un monstre politique : Marxti » (et non : Marti) et : « La réplique de Blade Runner » (et non : l'interlocuteur).


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MessagePosté le: Dim 8 Fév - 12:54 (2009)    Sujet du message: Guillermo Cabrera Infante Répondre en citant

L'exil et la plume

Article paru dans l'édition du 24.02.05

EXILÉ depuis 40 ans, le romancier Guillermo Cabrera Infante incarnait de manière absolue La Havane, ses nuits et ses fêtes, ses boissons fortes et ses songes, ses palais décrépis et ses salsas épicées. Par la vertu d'un seul roman, Trois tristes tigres (1964), il était devenu le représentant universel de cette île de Cuba quittée pour désaccord politique quelques années après la prise du pouvoir par Fidel Castro. Sa mort, survenue lundi 21 février à Londres, le fait entrer de plain-pied dans l'éternité littéraire. Car Guillermo Cabrera Infante fut avant tout un chercheur de mots, comme il existe des chercheurs d'or, un bricoleur du langage hors pair, un pionnier de la recherche formelle. Monstre sacré de la critique cinématographique, orfèvre dans l'art de la nouvelle, romancier somptueux, il aura exploré jusqu'à l'ébriété les mille et un détours de l'espagnol en virtuose absolu du langage, au point de devenir à lui tout seul un Oulipo - ce mouvement littéraire français qui excelle dans le maniement des contraintes littéraires. Dans ce que la critique a appelé de façon impropre le « boom latino-américain », il occupait et occupe toujours le premier rang en compagnie de ses frères de plume Gabriel Garcia Marquez, Mario Vargas Llosa, Carlos Onetti, Carlos Fuentes et Julio Cortazar.
On ne peut en effet réduire Guillermo Cabrera Infante à La Havane. Sa capacité à jouer avec les mots, ses tours et calembours à la Lewis Carroll, son imagination et son goût du baroque, l'ont érigé en maître ès littératures d'un continent qui a su porter au plus haut depuis quelques décennies l'art romanesque. Cette renaissance lui doit beaucoup.
Sa manière mêlait mémoire et nostalgie, la blessure d'une île aimée et dissipée, jadis corrompue par la mafia et l'industrie du sexe, aujourd'hui rongée par la dictature d'un révolutionnaire aveugle et cruel. En ce sens, la stature de Guillermo Cabrera Infante excédait le champ littéraire. Ce conteur était aussi un reproche permanent pour le régime castriste : il incarnait La Havane et il n'était pas à La Havane ; il incarnait Cuba, aussi emblématique qu'un cohiba, le meilleur des cigares cubains, et il n'était pas à Cuba. D'une formule assassine, il résumait fort bien sa situation : « Je souffre de castroentérite ! »
Avec ses compagnons d'exil, il formait une entité géographique unique, une ambassade protestataire itinérante, mobile. Avec eux, il était la vraie voix de Cuba, généreuse et ouverte. Il parlait de l'extérieur, puisque Fidel Castro avait décrété une fois pour toutes : « Dans la Révolution tout, contre la révolution, rien. »
Hélas ! ces exilés-là disparaissent. Lydia Cabrera, morte à Miami, représentait ce qu'il y avait de mieux en ethnologie des Noirs ; Moreno Fraginals, mort il y a moins d'un an à Miami, était, de loin, le plus grand historien que Cuba ait généré. Fidel Castro, privé de son intelligentsia, se survit tel un zombie maléfique. « Cuba est retournée à ses origines : terre de la culture de l'esclavage, on y cultive aujourd'hui l'esclave », écrivait Infante Cabrera.


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MessagePosté le: Dim 8 Fév - 12:58 (2009)    Sujet du message: Guillermo Cabrera Infante Répondre en citant

DISPARITION

Guillermo Cabrera Infante, tigre cubain des lettres

Article paru dans l'édition du 24.02.05

L'écrivain, auteur de « Trois tristes tigres », est mort lundi 21 février à Londres, à l'âge de 75 ans. En exil depuis près de quarante ans, cet anticastriste virulent a mêlé audace littéraire et culture populaire


JE SUIS exilé de Cuba, pour toujours ou bien pour l'éternité - ce qui durera le moins », prévoyait avec dérision Guillermo Cabrera Infante. Entre les deux, l'éternité l'a emporté. Lundi 21 février, le grand écrivain cubain naturalisé britannique depuis la fin des années 1970, qui maniait l'humour en maître, est mort à 75 ans d'une infection nosocomiale, à Londres, après une hospitalisation due à une chute. En exil dans la capitale anglaise depuis presque quarante ans, Cabrera Infante sera mort « sans avoir vu son pays libre », déplore l'écrivain cubain Zoé Valdès, résidant à Paris.

Libre, cependant, Cuba l'a été, sous la plume de ce romancier, nouvelliste et essayiste parmi les plus novateurs de sa génération, que toutes les expériences littéraires et artistiques passionnaient.
Depuis cette île d'Angleterre où il avait fui le régime castriste, il était souvent revenu à la sienne en imagination et en littérature. Mais bien avant l'exil, il avait éprouvé la fascination qu'exerçait sur lui cette « longue blessure verte » qu'est Cuba. Né en 1929 dans le village de Gibara, Cabrera Infante fut très tôt ébloui par la vie nocturne, le brassage des genres et des langages de La Havane, où sa famille, modeste de condition et communiste de conviction, déménage en 1941.
Ces puissants souvenirs de la capitale, il les attribue des années plus tard au jeune héros de son plus célèbre roman, La Havane pour un Infante défunt : « Je me rappelle encore aujourd'hui ce premier bain de lumière, ce baptême et le rayonnement orangé qui nous enveloppait, halo lumineux de la vie nocturne, phosphorescence fatale à force de promesses : des nuits entièrement blanches - possibilités de journée gratis. »
Adolescent, Cabrera Infante se plonge dans l'effervescence de la ville, publie ses premières nouvelles dans des revues comme Bohemia, tout en suivant des études de journalisme.
Ses activités d'écrivain, de militant et de journaliste vont s'entrecroiser pendant les années 1950. Opposé à la dictature de Batista, qui lui inspire les nouvelles de son recueil Dans la paix comme dans la guerre, publié en 1960 après la chute du dictateur, Cabrera Infante rejoint Fidel Castro et dirige le supplément culturel Revolucion, journal proche du nouveau régime, avant d'être nommé attaché culturel de Cuba en Belgique. Ce sera avant qu'il ne rompe avec le castrisme en 1965, rupture farouchement maintenue par l'écrivain jusqu'à sa mort, comme le montre encore l'essai Mea Cuba, publié en 1992.
AUTONOMIE LITTÉRAIRE
Dans ces mêmes années 1950 à Cuba, Cabrera Infante avait signé sous pseudonyme des critiques cinématographiques dans la revue Carteles, avant de fonder et diriger la Cinémathèque de Cuba de 1951 à 1956. « Paradis de l'adolescence » à Cuba, le cinéma restera l'une de ses grandes passions loin de l'île, sans doute par amour inconditionnel de la narration et de cette « rage du regard, cette occupation qui confine parfois à l'art populaire à la Havane ».
Scénariste pour le grand écran, il publiera sa vie durant, outre ses articles écrits à Cuba ( Un oficio del siglo XX ), un volume d'essai sur cinq grands cinéastes ( Arcadia todas las noches ) et plusieurs chroniques ( Cine o sardina ). Au cinéma, Infante ajoute la musique, dont il fut grand connaisseur et défendeur acharné - pour la musique populaire cubaine, surtout, mais aussi, à l'occasion, pour le swing londonien.
Amoureux des images et des sons, Cabrera Infante ne se trahit pas avec Trois tristes tigres, roman-culte publié dans sa version et sous son titre définitifs en 1967, où « l'écriture n'est qu'une tentative pour saisir au vol, comme on dit, la voix humaine ». Etrange cabaret vocal hanté par les noctambules de La Havane prérévolutionnaire, Trois tristes tigres associe l'expérimentation formelle sur les sonorités du langage à la culture populaire cubaine, celle de la musique et des conversations moqueuses où fusent les calembours.
Inspiré par Lewis Carroll (dont il fut le traducteur en espagnol) et James Joyce, lecteur de Queneau et de Mark Twain, Infante s'offre le luxe des démesures, du non-sens, de l'humour noir et de la fantaisie, que revendique un de ses personnages : « C'est que je n'ai rien d'un Superman, je suis plutôt un Superflu. » Qui plus est, le roman, écrit « en cubain, c'est-à-dire dans les divers dialectes espagnols que l'on parle à Cuba », marque à l'époque son autonomie littéraire face à la littérature produite et lue en Espagne.
Usant plus de recréation que de retranscription de l'oral, Cabrera Infante crée un style polyglotte, marqué par l'espagnol, les parlers cubains, l'anglais, le français et le brésilien entre autres, sur lequel il s'expliquera vingt ans plus tard : « Je ne voulais pas écrire dans un dialecte, mais dans une langue universelle et exclusive à la fois. »
Cette langue utopique trouvera ses lecteurs. Dans sa première version, Trois tristes tigres reçoit le prestigieux prix Biblioteca Breve, en 1964, et fait connaître Cabrera Infante en Europe, en l'intégrant à la mouvance du boom de la littérature latino-américaine. Une association, en réalité, artificielle : d'abord parce que les positions anticastristes d'Infante l'isolèrent des autres écrivains, souvent partisans du Leader Maximo à cette époque.
Ensuite parce qu'Infante rejettera toujours, avec son humour habituel, cette appellation globale de littérature latino-américaine : « En 1880 les Etats-Unis se sentirent si coupables de s'être appropriés le nom d'Amérique pour leur usage exclusif qu'ils nous enduirent de cet adjectif «latine», importé de Paris comme un parfum précieux. Mais qui est Latin en Amérique centrale ? Quel est donc ce Romain raffiné qui galope éternellement à travers les villages de la pampa ? »
Il ne se voyait pas non plus d'affinité avec l'Espagne, qui, après lui avoir refusé un visa sous Franco, lui offrit pourtant le prix Cervantès en 1997 pour l'ensemble de son oeuvre. Au grand roman qu'est Trois tristes tigres, Cabrera en avait ajouté un autre, La Havane pour un Infante défunt, parcours marqué de repentirs et d'extases d'un adolescent découvrant simultanément l'électricité, la langue, la littérature et la sexualité à La Havane. Ce foisonnant roman d'initiation aux teintes autobiographiques, moins polyphonique et chaotique que le précédent, est pourtant nourri de constantes digressions et d'une syntaxe baroque.
Après ce dernier envoûtement, Cabrera Infante écrira en anglais, notamment un livre sur l'art du tabac en 1985, Holy Smoke. L'époque de ses ambitieuses fictions, écrites en, ou plutôt à partir, de l'espagnol, est derrière lui. Le miroir qui parle, nouvelles presque complètes, son dernier recueil de nouvelles, composées entre 1950 et 1992, montre encore la variété de son style. On l'y voit déployer son appétit constant pour la langue et la culture, qui accompagna aussi la création des Vidas para leerlas (Vies à lire ) dont il fit un volume, et auxquelles il reconnaissait deux qualités harmoniques : « l'adversité et la diversité ».
La sienne fut de celles-là, tout comme son oeuvre, même si les histoires officielles de la littérature cubaine ignorent l'une et l'autre.

Fabienne Dumontet


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MessagePosté le: Dim 8 Fév - 13:02 (2009)    Sujet du message: Guillermo Cabrera Infante Répondre en citant

DISPARITION - Guillermo Cabrera Infante, tigre cubain des lettres

Le combat de « Caïn » contre Fidel

Article paru dans l'édition du 24.02.05


VANT de devenir l'auteur de Trois tristes tigres, Guillermo Cabrera Infante était « G. Caïn », le critique de cinéma à l'humour féroce de l'hebdomadaire populaire Carteles. Avec Nestor Almendros et Tomas Gutiérrez Alea, il est à l'origine de la première et éphémère Cinémathèque de Cuba en 1951, soutenue par Henri Langlois. Jeune provincial ébloui par La Havane à une époque où les ciné-clubs se partageaient entre catholiques et communistes, Caïn irritait les uns et les autres, habités par la hargne dont l'univers clos de la cinéphilie semble avoir le secret.
L'imposant recueil de 500 pages publié à Cuba en 1963 sous le titre Un oficio del siglo 20 ( Un métier du XXe siècle ), aux éditions R - comme Revolucion -, témoigne à la fois de ses choix et du style acéré qui était déjà le sien. Il ne cessera pas d'entretenir le culte de Welles, Hitchcock, Hawks, Huston et Minnelli ( Arcadia todas las noches, 1978), et le souvenir du temps où sa mère le mettait devant le dilemme d'aller au cinoche ou de manger des sardines ( Cine o sardina, 1997).
Après l'avènement de Fidel Castro (1959), « Guillermito » Cabrera Infante se projette au-devant de la scène. Revolucion était le quotidien créé par les castristes du Mouvement du 26 juillet, et « Caïn » désormais le directeur de son supplément littéraire, Lunes de revolucion, créatif et pontifiant comme savent l'être des jeunes intellectuels emportés par la politique.
BATAILLE IDÉOLOGIQUE
Bientôt, l'interdiction d'un court métrage sur la vie nocturne dans la zone portuaire de La Havane, P. M. (1961), filmé à la manière du free cinéma, précipite les jeux de pouvoir dans la sphère culturelle. Fidel Castro prononce ses « Paroles aux intellectuels », censées fixer les limites : « Dans la révolution, tout ; contre la révolution, rien. » Saba Cabrera Infante, frère de Guillermo, est le coréalisateur de P. M. avec Orlando Jimenez Leal. Dans le rôle du censeur, on trouve Alfredo Guevara, fondateur et longtemps directeur de l'Institut cubain de l'art et de l'industrie cinématographiques (ICAIC).
Cette première bataille idéologique fait une victime, Lunes de revolucion, et provoque une vague de départs parmi les créateurs. En dépit de sa méfiance, Cabrera Infante reste à La Havane et publie ses premiers ouvrages. Mais il ne pardonnera jamais à Alfredo Guevara, ami de jeunesse de Castro.
Quarante ans plus tard, dans un entretien accordé à Zoé Valdès et à Ricardo Vega, il compare Alfredo Guevara à Goebbels, avec un acharnement digne de Caïn envers son frère Abel, méconnaissant ainsi les contradictions d'un personnage qui s'est par ailleurs opposé aux Jdanov qui hantent Cuba depuis presque un demi-siècle.
L'incompatibilité entre le marxisme à la Groucho et le « machisme-léninisme » des Cubains est de plus en plus patente. Comme il sied à un enfant naturel de Joyce et d'Hitchcock, Cabrera Infante finit par chercher refuge à Londres, où il est devenu la plus bouillonnante personnalité des lettres cubaines en exil, toujours prompt à se fendre d'une diatribe bien sentie « pour en finir avec Méphistofidel » (titre d'un texte publié dans Le Monde du 17 novembre 1999).
Il ne supportait pas de ne pas trouver son nom dans le Dictionnaire de la littérature cubaine édité à La Havane en 1980, éliminé des annales officielles de son île natale dans la plus pure tradition stalinienne. A son tour, il avait des difficultés à admettre que la culture cubaine avait continué à évoluer, en dépit des chausse-trappes bureaucratiques et de l'autocensure, devenue une seconde nature.
Alors qu'aux Etats-Unis et en Europe une partie croissante de l'exil admettait le besoin de rétablir des liens avec l'île, l'écrivain ne semblait pas prêt à ce dialogue, ni à accepter les petits pas nécessaires à une transition négociée de l'après-Castro. Un cinéaste qui le connut bien, durant les années de bohème évoquées par Trois tristes tigres, eut à son propos ce mot empreint de sous-entendus caribéens : « Guillermito n'a jamais appris à danser. » Et d'ajouter, en connaisseur : « Pas plus que Fidel. »

Paulo A. Paranagua


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MessagePosté le: Dim 8 Fév - 13:06 (2009)    Sujet du message: Guillermo Cabrera Infante Répondre en citant

je remercie infiniment le journal le monde pour la richesse de son information culturelle

tous les articles publiés ci-dessus appartiennent à
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la rouge


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