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Hemingway :

 
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larouge
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MessagePosté le: Sam 7 Fév - 15:40 (2009)    Sujet du message: Hemingway : Répondre en citant

Hemingway :
victoire par k.o.
Par Jean-François Fogel
In magazine littéraire n° 256
Juillet-août 1988

Dessin: Patricia Reznikof

Conclusion d'une controverse : le suicide de Papa Hemingway n'est ni l'acte d'un héros, ni l'ultime faiblesse d'un lâche.

Le dimanche 2 juillet 1961, Ernest Hemingway se levait avant son épouse Mary. Il choisit parmi les armes du râtelier de sa maison de Ketchum (Idaho) un fusil de chasse Boss à deux coups acheté chez Abercrombie and Fitch à New York. Il le chargea de deux cartouches, le cala contre le sol de sa salle de séjour, les canons dirigés vers sa tête, puis il pressa les deux détentes à la fois. La déflagration ayant fait éclater l'enemble de sa boîte crânienne, il fut impossible de déterminer s'il avait placé les canons dans sa bouche ou s'il les avait apuyés contre son front. Devant les quelques amis qui assistaient à ces répétions, dans les dernières années de sa vie, l'écrivain plaidait toutefois pour la première solution. On l'a décrit assis, pieds nus, dans le salon de la Finca Vigia à Cuba, actionnant avec le gros orteil la détente d'une Mannlicher 256 dont il suàait le canon. Après que le déclic de la carabine non chargée se soit fait entendre, il relevait la tête en souriant. Plus doctoral que jamais, il expliquait : « Voilà la technique de l'hara-kiri avec un fusil… Ler palais est la partie la plus douce de la tête. »
Bien sûr, il n'y avait que Papa pour envisager le problème de la douceur au moment de s'ôter la vie. Un suicide était pour lui la dernière ligne d'une liste de blessures de guerre, d'accidents de chasse, de pêche, d'auto et d'avion où ne manquaient pas même quelques k.o. encaissés sur des rings et la fameuse verrière reçue sur la tête quand la Génération perdue se retrouvait à Montparnasse. « Le plus grand talent de Hemingway, écrit le professeur Alfred Kazin dans « Am American Procession », fut d'identifier sa propre capacité à endurer la douleur avec la volonté de détruire de notre époque. » Guerre d'Espagne et conflits mondiaux, boxe, safari, corrida, pêche au gros et dénonciation des petites lâchetés : voilà l'existence dont ce sportsman, athlète, correspondant de guerre, afficionado, grand viveur et romancier voulait faire un mythe. « Il est absurde de séparer Hemingway de son œuvre », note encore Alfred Kazin. C'est là tout le problème : que faut-il exiger d'un auteur qui a fait de sa fascination pour l'histoire face au danger et à la mort le thème central de ses écrits ?
Selon le camp dont on considère Papa, son suicide est le dernier acte de courage d'un auteur ayant perdu la capacité d'écrire ou bien l'ultime preuve de ce que son statut de super-mâle n'était qu'un mensonge. La controverse est d'autant plus vive qu'il est impossible d'arrêter des faits élémentaires sur Hemingway. A-t-il par exemple tenté, peu de temps avant son suicide réussi, de se jeter depuis un avion taxi volant vers Rochester ? A-t-il voulu profiter de même d'une escale pour glisser sa tête dans une hélice en train de tourner ? Denis Brian, qui lui vient de consacrer un livre savoureux (« The True Gen ») à la confrontation des témoignages circulant sur Hemingway, a démontré que chez lui l'histoire ne se démêle plus de la légende. Il n'a pas même pu établir si l'écrivain, avant sa vingtième année, avait été l'amant de l'infirmière Agnès Van Kurowsky durant la Première Guerre mondiale - l'intéressée le nie mais son époux l'affirme ! Alors, quand il s'agit de connaître le nombre des électrochocs et le traitement subis par un prix Nobel juste avant son suicide, on se doute que les acteurs sont encore plus prudents.
La Mayo Clinic de Rochester refuse toujours d'ouvrir le dossier médical de l'écrivain. La tonalité du dénouement peut néanmoins être devinée. Papa, lors de sa dernière hospitalisation en mai 1961, est placé dans le service des « suicide watch » (candidats au suicide, à surveiller). Au début de l'année, il a dû constater son incapacité à éditer le manuscrit de « Paris est une fête ». Il se croit traqué par les inspecteurs du FBI - avec raison. Il est insomniaque, en proie à l'hypertension, à la dépression et à une paranoïa de persécution. Cela va bien au-delà des symptômes qu'il décrivait dans ses lettres l'année précédente : « Complète dépression mentale et physique causée par un surmenage meurtrier », « cerveau usé - sans parler du corps ». Nul ne sait ce que fut sa relation avec le psychiatre Howard Rome qui décida de le renvoyer, pour la dernière fois, chez lui le 26 juin 1961. Papa avait « séduit et abusé le Dr Rome pour le mener à la conclusion qu'il était sain », affirme son épouse Mary dans son autobiographie. « La Mayo Clinique a fait des erreurs terribles avec Hemingway », a déclaré de son côté Martha Gelhorn, une de ses ex-épouses.
Que croire ? Nous parlons d'un temps où la gamme des neuroleptiques et des antidépresseurs n'existait pas. Et Papa n'aurait jamais pu supporter une psychothérapie et, a fortiori, une psychanalyse. Mais il avait, depuis longtemps, un analyste : sa « Corona portable n°3 », comme il expliquait avec humour. Son dernier manuscrit, « Paris est une fête », paru à titre posthume, en dit davantage que son dossier médical en dira jamais s'il devait être entrouvert un jour. Il suffit de relire la scène où Hemingway prend un verre à la terrasse du Dôme avec le peintre Pascin, fascinant, décadent, porteur de sa propre chute, qui propose de lui prêter une de ses petites amies. « … Après qu'il se soit pendu, ajoute Hemingway , j'aimais me souvenir de lui tel qu'il était cette nuit-là au Dôme. » La raison de cette fascination est simple : « On dit, explique Hemingway, que les graines de ce que nous ferons sont en nous, mais il m'a toujours semblé que chez ceux qui jouent avec la vie les graines sont couvertes d'un meilleur sol et un engrais de meilleure qualité. »
Plus loin, évoquant un repas avec Ernest Walsh qui souhaite l'embaucher pour éditer un magazine, Hemingway révèle de quelle graines il est porteur. Quand Walsh affirme apprécier l'équilibre de son interlocuteur, il le coupe :
« Vous voulez dire que je ne suis pas voué à la mort ? 
- Non, vous êtes voué à la vie, répond Walsh.
- Laissez-moi le temps », rétorque l'écrivain.
C'était l'affaire d'environ quatre décennies, le temps de goûter à la mélancolie si joliment décrite par son ami Hotchner dans « Papa Hemingway ». Comme tous les témoignages sur Papa, celui-ci est discuté ; mais, à défaut de la vérité, on peut trouver un air d'authenticité au dialogue des deux hommes dans une clairière. « Le ciel était limpide et les oiseaux virevoltaient dans l'air embaumé », se souvient Hotchner. Le côté sombre de Papa n'en ressort que davantage. « Contrairement à un joueur de base-ball, un boxeur ou un matador, comment, demande-t-il, un écrivain peut-il prendre sa retraite ? Personne n'admet que ses jambes aient faibli ou que ses réflexes soient moins rapides. » Soit, admettons encore une fois la légende de Papa-héros voulant se battre jusqu'au bout. Cela ne gommera pas la question du pourquoi à l'heure du suicide. L'atavisme familial l'explique peu. Son père, certes, s'est suicidé, mais Hemingway a su ne pas s'arrêter sur cette mort. Lorsque sa mère lui envoya, en 1928, le revolver Smith and Wesson du suicide accompagné d'un gâteau au chocolat (que de douceurs !), il expédia l'arme dans un lac du Wyoming.
Walsh avait raison : Papa était fait pour la vie ; mais il avait tort aussi : Papa était un bon vivant morbide. Son suicide n'est ni l'acte d'un héros ni celui d'un lâche. C'est infiniment complexe. D'une ambiguïté androgyne que dévoile le dernier livre de Hemingway, « Le Jardin d'Eden ». Lourd roman-monument, très autobiographique et inachevé, il révèle, même dans sa version sur-éditée, combien l'identité sexuelle de Hemingway restait ambiguë. Le machissime romancier, le héros donnant la mort aux animaux et frappant ses semblables quand il n'était pas à la guerre, ne correspond ni à l'homme ni à l'écrivain.
Il faut absolument en passer par la « Corona portable n° 3 » et relire Hemingway Mesurer, par exemple, à quel point Jake Barnes et Robert Kohn, loin de représenter les ôles absolus du mâle et du sous-homme dans « Le Soleil se lève aussi », ont plus de points communs que de dissemblances. L'extraordinaire biographie de Kenneth Lynn publiée l'an passé entreprend cette relecture. La vie de Papa s'en trouve éclairée. Ecartant la thèse classique de l'adolescent Hemingway marqué psychologiquement par sa blessure endurée en Italie durant la Première Guerre mondiale, Lynn revient aux vêtements de fillette que sa mère fit porter à l'enfant Ernest. La campagne d'Italie en regard pèse peu. Moins en tout cas que les impossibles relations familiales de l'auteur et ses fantasmes transsexuels évoqués dans « Le Jardin d'Eden » par une locution mystérieuse : « les choses du mal » (evil things). Hemingway, doutant de lui-même et de sa masculinité jusqu'à la peur, aurait fait face à son désordre intérieur en créant des fictions qui en étaient la métaphore.
« Son suicide n'étonne au fond que par la date. Avec toutes les chances contre lui, il est étonnant qu'il ait réussi à survivre aussi longtemps… », relève Kenneth Lynn. Pour Papa, les limites de la vie étaient tracées d'emblée : continuer d'écrire ou mourir. Sa seule victoire possible, par k.o. éternel, était que son œuvre survive à son suicide Papa devait le savoir depuis qu'il avait entendu en Espagne son « dicho » favori : « Un homme eut être détruit, il ne peut pas être vaincu. »


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