Index - FAQ - Rechercher - Membres - Groupes - S’enregistrer - Messages Privés - Connexion
Raymond CARVER

 
Poster un nouveau sujet   Répondre au sujet    ce qui restait à dire sur les ecrivains de las americas Index du Forum -> ce qui restait à dire sur les ecrivains de las americas -> Raymond CARVER
Sujet précédent :: Sujet suivant  
Auteur Message
larouge
Administrateur

Hors ligne

Inscrit le: 05 Fév 2009
Messages: 415

MessagePosté le: Sam 7 Fév - 13:19 (2009)    Sujet du message: Raymond CARVER Répondre en citant


Le monde de Raymond Carver
La parole des oubliés
lundi 22 mai 2006,
par  Loïc Fel
(utilisation interdite)


Raymond Carver (1938-1988), écrivain américain atypique, est encore relativement méconnu en France, contrairement aux autres pays où son style sans far, sans équivoque et sans complaisance éloigne enfin de la condescendance et de l’intellectualisme encore trop valorisé par l’intelligentsia parisienne. Car l’œuvre de Raymond Carver est bien plus qu’une œuvre littéraire, c’est un monde dont les contours se confondent avec ceux de la vie de l’auteur, et c’est un monde oublié de la culture : celui des ouvriers et des artisans, des vies simples à l’ombre des « classes favorisées » et de l’image que la société se renvoie habituellement d’elle-même à coup de séries télévisées, de films-divertissement et de livres de gare.
Raymond Carver, qui ne renie jamais son expérience de vie, l’alcoolisme et le monde ouvrier, sans abuser du pathos ou chercher la compassion, a construit une œuvre qui concilie l’efficacité du haïku à l’expressivité occidentale.
Ce livre organisé par l’écrivain Tess Gallagher, veuve de Raymond Carver, et le photographe Bob Andelman, qui a connu l’auteur à la fin de sa vie, n’est pas un simple hommage mortuaire mais plutôt une étude de l’œuvre de Carver qui a pour question : « Peut-on rendre visible le monde intérieur d’un écrivain aussi secret et mystérieux ? ». Une occasion spécifique pour jeter un pond entre la littérature et la photographie.
Les textes de Raymond Carver semblent s’y prêter tout particulièrement puisque leurs théâtres sont des lieux existants et qu’il a connu, les personnages directement inspirés de ses proches ou de ses connaissances, et leurs actions issues de l’expérience de l’auteur. Dans ses correspondances et ses relations avec le photographe, Carver a pu lui donner des indications précises. Bob Andelman ne s’est bien entendu pas contenté d’un travail illustratif. Le choix du noir et blanc donne la patine et la distance du passé ou du lointain, tout en ancrant dans la réalité par des constructions de portrait sans mise en scène complexe, et des personnages et des lieux pris dans leur stricte dimension concrète.
Et pourtant, les photographies n’inscrivent pas ce livre dans le style du documentaire et n’échappent pas au tourbillon fantasque de l’œuvre littéraire qu’elles accompagnent. Evidemment, le regard artistique de Bob Andelman, qui véhicule sa propre perception de Carver et de son monde, ne sont pas le simple reflet de la réalité, et c’est exactement pour cela que ces clichés entrent également de plein pied dans le monde de Carver tout en échappant à la réalité.
Mais ce n’est pas le seul fait mécanique d’un rapport nécessaire entre la photographie et la littérature. Ce point est exacerbé dans le cas de Carver en raison même des caractéristiques de son œuvre : une sorte d’hyperréalisme. Ce monde, peu connu et pauvre, auquel Carver rend une dignité chèrement gagnée et qui force le respect, intègre dans son aura tentaculaire tout le réel qu’il transcende. Les sujets photographiques de Bob Andelman compris... Enfin, le texte de Tess Gallagher intitulé « le monde de Raymond Carver » criant d’intimité sans dissimulation, plonge l’œuvre dans une réalité et une simplicité qui ne laissera personne insensible.
Bien plus qu’un livre, le monde de Raymond Carver est une œuvre à part entière, fidèle à l’auteur qui nous est présenté par des proches. Je ne peux que souhaiter qu’il invite le lectorat français à découvrir ou à redécouvrir l’œuvre de Raymond Carver dont l’importance ne cessera de grandir.


www.photosapiens.com


Revenir en haut
Publicité






MessagePosté le: Sam 7 Fév - 13:19 (2009)    Sujet du message: Publicité

PublicitéSupprimer les publicités ?
Revenir en haut
larouge
Administrateur

Hors ligne

Inscrit le: 05 Fév 2009
Messages: 415

MessagePosté le: Sam 7 Fév - 13:26 (2009)    Sujet du message: Raymond CARVER Répondre en citant

gros plan sur Raymond Carver

souvenirs d'une rencontre avec le géant de la nouvelle
par maya nahum

Avec Raymond Carver, la littérature américaine s'équipe de nouvelles lentilles pour gros plans. Les vastes plaines, les paysages grandioses laissent place à des plans serrés sur des visages, des corps, sur des lieux étroits et étouffants. Maître inégalé de la nouvelle, Carver a réussi à vaincre la pauvreté, l'absence de reconnaissance, le désespoir, l'alcoolisme. Homme massif au sourire écorché, dur au coeur tendre, sa rigueur, son perfectionnisme l'ont propulsé au rang des plus grands.
 
En 1987, Maïa Nahum rencontre à Paris Raymond Carver et sa compagne Tess Gallagher par l'intermédiaire d'Olivier Cohen, alors éditeur chez Mazarine. Puis elle est allée leur rendre visite dans leur propriété de Port Angeles...


Pourquoi Carver n'a-t-il écrit que des nouvelles ?
Parce que, dans un premier temps, il a connu des années très difficiles. Né dans une famille pauvre, il s'est marié à 18 ans avec une jeune femme de 16 ans avec qui il a eu très rapidement deux enfants. Il a donc été obligé de travailler très jeune pour subvenir aux besoins de sa famille. Il lui restait peu de temps pour écrire. Seules les formes courtes pouvaient répondre à son irrésistible besoin d'écrire.


Tu as rencontré Carver au faîte de sa gloire. A quoi ressemblait sa maison, comment se passait sa vie d'écrivain, sa vie avec Tess Gallagher ?
Ils avaient en fait chacun leur maison, côte à côte. La maison de Tess s'appelle Skyhouse. C'est une grande maison en bois, toute en verrières, ouverte sur le ciel, face à l'océan. De  ce décor, se dégage une forte intensité. Intensité du lieu lui-même, de la nature environnante, de la relation entre Tess et Ray. Tout respirait l'intensité. Là, la moindre parole était forte. Carver parlait très peu. De lui, pas du tout. De son travail, oui. Il travaillait énormément. Tess aussi qui est poétesse et nouvelliste. Tess Gallagher et Raymond Carver, c'est l'histoire d'une passion extraordinaire. Ils faisaient tout ensemble, ils ne se quittaient jamais. Ils avaient deux maisons, mais ils étaient toujours soit chez l'un, soit chez l'autre, ensemble. Ils avaient une complicité instinctive, une estime réciproque immense.


Il semble  que,  plus que chez d'autres écrivains,  l'oeuvre et la personnalité de Carver ne font qu'un, sa vie et les histoires qu'il raconte sont intimement liées. Qu'en penses-tu ?
La nouvelle qui caractérise le mieux Raymond Carver, à mon avis, c'est La Mort de Tchekhov (in Les Trois Roses jaunes). C'est l'écrivain qu'il plaçait au-dessus de tous les autres. Nous partagions ce goût. Nous avons parlé de l'écrivain russe, lui l'américain de l'Ouest et moi la juive tunisienne ! Ce que Carver aimait chez Tchekhov, c'est qu'il n'émettait aucun jugement sur ses personnages, il n'avait pas de point de vue moral. C'est la leçon qu'il a retenue de lui. C'est ce qui marque également l'oeuvre de Raymond Carver. Il met en scène des personnages qui échouent, qui ont échoué, qui ont conscience que plus rien ne changera, que leur vie ne ressemblera jamais à leurs rêves…
 
Carver ne les juge pas, il exprime au contraire de la compassion. Une profonde compassion. Lui-même  est sorti d'un enfer. La misère, les échecs, la fuite de tout succès, puis l'alcool, l'enfer de l'alcool dont il a été dépendant pendant dix années. Un enfer qui est allé très loin, tout près de la destruction totale. Certaines soirées se sont achevées au poste de police ou aux urgences d'un hôpital. Je n'aurais jamais osé l'interroger sur cette période. Il a eu la chance et la force de s'en sortir en 1977, un peu plus de dix ans avant de mourir d'un cancer. Quant à sa personnalité, il en était arrivé à un point où plus rien ne pouvait l'atteindre. Pas même la gloire et la célébrité. Il est resté le même jusqu'à la fin. Il ne jouait à rien. Il ne pouvait être que lui-même, un seul bloc, absolument authentique. Chez lui, il n'y avait pas de différence entre la parole et l'acte. C'est pour cela que son oeuvre lui ressemble tant. Il n'avait ni orgueil ni vanité. Tout chez lui comme chez Tess était incroyablement fort, simple, évident, profondément humain. Quiconque a croisé Carver un jour  dans sa vie n'a pu être que frappé par ces traits saisissants du personnage.


Dans l'interview  publiée dans Les Feux (points seuil), Carver déclare qu'il n'est pas religieux, mais, dit-il "forcé de croire qu'il y a des  miracles, et que la résurrection est possible.",  faisant allusion bien sûr à sa propre  sortie de l'enfer, et à son succès. Pourquoi, à ton avis, n'y a-t-il que des naufrages dans les histoires de Carver, pourquoi n'y a-t-il jamais d'histoires de "résurrection" ?
Il est mort trop tôt. N'oublions pas qu'en  1988, Carver a 50 ans. Les dix dernières années de sa vie ont sûrement été les plus heureuses : il cesse de boire, il rencontre Tess, et consacre l'essentiel de son existence à l'écriture. Son oeuvre est plutôt l'écho de ce qui précède cette période heureuse. Mais il était plein de projets. Il s'était lancé dans l'écriture d'un roman. Nous ne savons rien de ce qu'aurait pu devenir alors son oeuvre. Peut-être aurait-il par exemple écrit un roman sur son extraordinaire rencontre et histoire d'amour avec Tess. De toute façon, il lui aurait fallu beaucoup de temps. Il écrivait très lentement. C'était un perfectionniste. Il pouvait établir jusqu'à 10 ou 15 versions de ses  nouvelles. J'ai la chance d'avoir eu entre les mains des manuscrits de Raymond Carver... On comprend vite, à les regarder, le travail qu'il s'imposait. Il pouvait passer des heures sur un seul mot.


Que te reste-t-il de cette rencontre aujourd'hui ?
Une expérience incomparable, profondément marquante. L'un des grands moments, inoubliable, passé avec Tess et Ray, ce fut une pêche au saumon en pleine mer. On se lève à trois heures du matin. On emporte du café, du vin, des sandwiches, du coca pour Carver. Et on part. J'ai vite compris que je venais d'embarquer avec un couple de pêcheurs. Pas avec des écrivains. Ils étaient comme ça. Pêcheurs avec les pêcheurs. Bûcherons avec les bûcherons. Avec une relation puissante à la nature, sans la moindre niaiserie écolo ou autre. Respect et crainte.

Ce qui me reste aussi, c'est mon amitié avec Tess. Quand elle vient à Paris, elle habite chez moi. Et c'est la fête. C'est un personnage hors norme, avec ses longs cheveux, son allure d'indienne. Elle ne vit pas dans le passé. Elle profite de la vie. Comme Carver l'aurait souhaité. Et pourtant, on peut imaginer le choc qu'a représenté pour elle la mort de cet incomparable compagnon avec lequel elle a passé onze années.


Maya Nahum a publié Les Skalts peuple extraordinaire, au Seuil en 2000, Adolescents peuple extraordinaire chez Mazarine en 1987 puis deux romans,  La mal élevée chez l'Olivier et Les gestes aux éditions du Seuil.
 
Bibliographie de Raymond Carver
Les trois roses jaunes. Editions Payot 1989 / En Rivages poche à partir d'octobre 2001
Qu'est-ce que vous voulez savoir. Editions de l'Olivier 2000
Neuf histoires et un poème. Editions de l'Olivier 1994 / Petite bibliothèque américaine
N'en faites pas une histoire. Editions de l'Olivier 1994 / Points roman n° 227
Les Feux. Editions de l'Olivier 1991 / Points roman n° 580
Tais-toi, je t'en prie. Editions Mazarine 1987 / Livre de poche biblio n°3160
Parlez-moi d'amour. Editions Mazarine 1986 / Livre de poche biblio n°3137
Les Vitamines du bonheur. Editions Mazarine 1985 / Livre de poche biblio n°3120



www.manuscrit.com


Revenir en haut
larouge
Administrateur

Hors ligne

Inscrit le: 05 Fév 2009
Messages: 415

MessagePosté le: Sam 7 Fév - 13:33 (2009)    Sujet du message: Raymond CARVER Répondre en citant

Une révolution de la conscience
Dans ce texte, paru en novembre 1966 dans le premier numéro du Magazine littéraire, J.M.G. Le Clézio, alors âgé de 26 ans, explique le caractère proprement révolutionnaire de De sang-froid.


P ar tous les moyens, l'écrivain d'aujourd'hui cherche à échapper à l'enfer qu'il est pour lui-même. Il cherche à vaincre les remparts de son individualité et de sa solitude par l'écriture, parce que le langage et la littérature lui semblent une démarche tournée vers l'extérieur, et que cette démarche ne s'accomplit vraiment que dans l'expression de la réalité, de la vérité. C'est donc l'issue d'un siècle d'individualisme, d'égocentrisme, d'impuissance sociale qu'il faut trouver à tout prix, si l'on ne veut pas périr dévoré par sa propre image. Cette recherche des autres (et cet oubli de soi), le romancier pouvait autrefois la satisfaire par la création de personnages et de situations ; il donnait la vie, il rendait sa justice arbitraire, il créait. Mais la révolution de la conscience a eu lieu, et le romancier ne peut plus être un dictateur. Il n'a plus le pouvoir dont disposaient Flaubert, ou Dickens. Il lui faut aujourd'hui inventer une nouvelle méthode de création. Il lui faut un prétexte, un alibi presque, pour oser écrire un livre, qui parle des hommes et non plus d'un inconnu qui lui ressemble. Il a besoin de se justifier pour écrire un livre où soient présents tous les éléments de la vie sociale, les passions, l'argent, le crime, l'amour, la politique, la mort.
Le chaos de la vie
C'est que le romancier du xxe siècle ne saurait plus être un « honnête homme », satisfait de sa culture, de son expérience, de son langage Comme il était chroniqueur au Moyen Âge, l'écrivain est aujourd'hui tout à la fois ethnologue, anthropologue, psychologue, et même criminologue.
Que ce soit avec les moyens ou avec l'esprit de la science, le romancier scrute une partie du monde, un groupe d'hommes, et il les représente dans un rapport, non pas tels qu'ils sont, ou tels qu'ils devraient être, mais tels qu'ils se présentent eux-mêmes.
Ce rôle de témoin, le roman l'a découvert à l'aide d'autres techniques qu'il a ensuite assimilées. Qu'il s'agisse des romans-vérité de Paul Bowles, de l'épopée enregistrée au magnétophone d'Oscar Lewis, ou du « Récit véridique d'un meurtre multiple et de ses conséquences » de Truman Capote, c'est la même impulsion qui a agi au départ : la recherche de l'expression la plus fidèle d'une certaine vérité.
Certes, l'assise véridique du roman a toujours existé. Le Rouge et le Noir, Madame Bovary, David Copperfield, ou les Souvenirs de la maison des morts, sont nés de la réalité. Mais là où le romancier du xixe ne voyait qu'une source d'inspiration, un écrivain moderne comme Capote découvre la ligne de direction de son oeuvre
Caméra et magnétophone
Tout se passe comme si cette réalité aperçue était déjà ordonnée dans son apparent chaos, ordonnée au point qu'il ne soit pas possible de changer, d'interpréter, d'agir sur elle, en un mot de créer. L'art n'est plus la représentation de la vie ; c'est la vie elle-même qui est l'art, un art à l'état pur en quelque sorte, qu'il faut s'efforcer de faire passer d'un seul bloc dans le domaine du langage. En l'abordant plus scientifiquement que poétiquement, l'écrivain cherche à donner les mesures de la réalité, non à l'interpréter. Évidemment, cela ne va pas sans quelque trahison ; toute mesure est une action, donc une déformation, mais c'est précisément ce risque qui fait de cette aventure, comme de l'aventure du physicien, une aventure exaltante et complètement humaine.
Lorsque Oscar Lewis interviewe avec son magnétophone la famille Sanchez, il sait bien que ses interlocuteurs vont être rarement sincères. Ainsi laisse-t-il au lecteur la liberté du doute, et le choix de la vérité. Il ne juge pas. Le seul acte de création qu'il impose - et c'est aussi la part de l'art - est le choix de son sujet. Manuel, Roberto, Consuelo, Marta, Jésus Sanchez, autant de visions différentes, autant de vérités. Mais ce qu'ils créent en parlant, en mentant, en aimant ou en haïssant, c'est une vérité supérieure, inconnue, impossible à préciser, et que l'écrivain a laissé agir librement, selon la grande foi en l'espèce humaine à laquelle il appartient.
En écrivant De sang-froid (on pourrait dire avec plus d'exactitude : en vivant de sang-froid), Truman Capote a participé à cette même découverte d'une réalité totale, indéformable et inépuisable. Mais il n'a pas déchiffré cette réalité avec les mêmes moyens que Lewis. Il est allé, semble-t-il, à la fois plus loin et plus profond. Le magnétophone demandait un terrain stable, une immobilité, un fait accompli. C'est un appareil de photographie dont Lewis s'est servi pour faire le portrait d'une famille dans une pose commandée. Truman Capote, au contraire, a exploré avec tout son corps et toute son âme un tourbillon, une action en marche. Il a été à la fois la caméra et le magnétophone, et mieux qu'aucun instrument de mesure, il a suivi le courant d'une aventure, il y a participé, il s'y est trouvé compromis, impliqué. Il a été meurtri, il a été passionné, il a souffert et vécu durant chaque minute l'histoire qu'il voulait écrire. C'est d'abord avec sa vie qu'il a écrit.
Cette différence est essentielle, car c'est pour cela que le livre de Capote est véritablement une oeuvre d'art, et non un rapport de police. Il y a eu, dans la réalité même, interférence entre l'écrivain et ses héros, et de cette action est née la communication. Cette prise de pouvoir sur la réalité, seul le journalisme pouvait vraiment la permettre.
Certes, le reportage a toujours été présent dans la littérature. On sait l'importance que les romanciers naturalistes français accordaient à cette forme d'enquête « sur le vif ». Et la marge entre le journalisme et le roman n'est pas si grande. Pourtant, le livre de Capote n'est pas un reportage. Capote ne s'est pas contenté de suivre une affaire. On peut dire aussi qu'il l'a conçue, orchestrée. Il l'a restructurée. Il l'a démontée et remontée selon une technique tragique qui lui est propre. S'il n'a rien inventé, s'il n'a rien altéré, il a néanmoins inséré l'histoire (son histoire) dans un cadre romanesque, où le temps, l'espace, l'action sont ses propriétés, jouant ainsi finalement un rôle de créateur pur. Ses mots, s'ils n'ont pas trahi, sont des mots qui appartiennent à une oeuvre complète, fermée et indépendante.
La marche des tueurs
Au premier abord, De sang-froid semble appartenir formellement plus au roman classique qu'au roman moderne Capote apporte un soin minutieux à décrire le lieu où va se situer le drame, la petite ville de Holcomb, perdue au milieu d'un pays plat, ce « là-bas » où personne ne va jamais, avec ses rues régulières, ses maisons sans caractère, sa banque, son bureau de poste, sa gare où les trains ne s'arrêtent pas. Un pays où il ne se passe rien, un pays qui pourrait être n'importe où, avec ses jalousies mesquines, ses habitants anonymes, et que seule la tragédie va faire brièvement surgir du néant.
Avec le même classicisme, Capote nous présente les principaux personnages, Herbert William Clutter et sa famille, et deux hommes étranges qui roulent en voiture sur la route à leur rencontre, Dick Hickock, Perry Smith. Puis le mécanisme de l'action fatale se déroule, conduisant inexorablement vers le meurtre. Tandis que l'heure de la mort approche, les passages montrant la marche des tueurs alternent de plus en plus vite avec ceux qui nous content les derniers instants de la famille Clutter. Et quand le crime a été commis, Capote nous fait suivre concurremment la fuite des assassins et la lente démarche de Dewey, le policier. Enfin, le châtiment approche pour les deux tueurs, et c'est la deuxième montée dramatique du récit, qui ne se résout que par la mort : « Richard Eugène Hickock et Perry Edward Smith, associés dans le même crime, sont morts sur la potence de la prison d'État très tôt ce matin, répondant de l'un des crimes les plus sanglants des annales criminelles du Kansas. Hickock, 33 ans, est mort le premier à 0 h 41. Smith, 36 ans, est mort à 1 h 19. » La tragédie avait duré de la mi-novembre 1959 au 14 avril 1965.
Un long voyage dans l'abîme
Pourquoi ce crime ? Qu'est-ce qu'un criminel ? Telles sont les deux grandes questions que pose le livre de Capote ; ces deux questions que Capote s'est lui-même posées lorsqu'il apprit un jour par le journal la mort tragique de la famille Clutter. À la fin de ce livre épais - 343 pages dans la version originale - la question n'est pas résolue. Pour pouvoir répondre rapidement, et sans hésitation, il aurait fallu faire ce que font la plupart des gens devant un forfait semblable : s'indigner un peu en lisant le journal, puis penser à autre chose jusqu'à ce qu'on lise un jour, dans le même journal, que les deux assassins ont été pendus. Mû par un désir irrésistible d'en savoir davantage, Capote a effectué ce long voyage dans l'abîme. Il a suivi la trace des assassins en même temps que la police. Il a enquêté lui-même sur le lieu du drame, il a interrogé des centaines de personnes, visité des centaines de lieux.
Quand les assassins ont été pris, il les a rencontrés, les a aidés, leur a donné de l'argent, a gagné leur amitié. Il les a suivis jusqu'à leur mort, et s'est occupé lui-même de leurs funérailles. Une telle aventure ne peut pas être gratuite. Et c'est là précisément la puissance de ce livre, que de résumer dramatiquement une telle somme d'enseignements et de souffrances. Capote a travaillé sur ce crime scientifiquement, mais il a fait plus qu'un homme de science. Il a fait plus qu'un historien, parce qu'il a vécu cette histoire ; plus qu'un ethnologue, car il a partagé l'aventure de ces hommes ; plus qu'un policier, car il a cherché l'amitié des assassins. De n'importe quelle façon qu'on le considère, roman classique, roman journalistique ou roman expérimental, ce livre est éclatant d'authenticité.
II n'y a rien dans ces pages de malsain, ni de complaisant - comme il peut y en avoir dans certains reportages à sensation. Capote parvient même à nous faire sentir la monstruosité de cet acte comme quelque chose d'infiniment pitoyable, et il se défend de juger. L'assassinat sordide de la famille Clutter devient, dans la vision que nous en donne l'écrivain, semblable à l'horreur des grandes tragédies grecques : les hommes n'ont été là que des instruments, de pauvres instruments agis à leur insu par la fatalité d'une civilisation, d'un temps, d'un lieu. Perry Smith et Dick Hickock ne sont pas des fous, mais ils ne sont pourtant pas vraiment responsables de leur crime. Ce crime leur a pour ainsi dire échappé ; ou plutôt, ce crime leur a été dicté par leur passé, par leur condition, par tout ce qui les a faits eux-mêmes, sans possibilité d'échapper.
Au fond, ils ne sont pas plus actifs dans ce drame que ne l'ont été Herbert Clutter, Bonnie, Kenyon et Nancy dans leur rôle de victimes. Seul le hasard a vraiment été actif, un hasard fait de milliers d'engrenages successifs, et que Capote essaie de mettre au jour : il y a l'ennui, la pauvreté, la société avide de biens matériels, l'incompréhension, le chaos familial, la brutalité des autres, l'alcool, l'ignorance. Il y a, en fait, tant de choses, que Capote lui-même ne peut plus comprendre. Dans la société des hommes où règnent l'argent et la violence, six victimes sont tombées, offertes en vain holocauste : les quatre membres de la famille Clutter, les victimes, et les deux hommes, les bourreaux.
Pourtant, Capote ne plaide pas ; il ne cherche pas les circonstances atténuantes. Il offre simplement ce qu'il a vu, ce qu'il a entendu, ce qu'il a cru comprendre. Il ne juge pas. Il ne condamne personne. Et c'est par cela que son livre est plus qu'une enquête, un témoignage déchirant et sincère. Avec sobriété et décence, il nous fait visiter les coins les plus noirs de l'enfer, de cet enfer qui est le nôtre.
Quand il nous montre la mort de Nancy Clutter, par exemple, ou quand il fait le portrait de cet être délicat et étrange qu'est Perry Smith, l'assassin à l'âme de poète, il ne surcharge pas ; il maîtrise son émotion, il cache ses sentiments derrière les mots, afin que nous puissions y voir clair. La sympathie qu'il éprouve pour Perry reste toujours à l'arrière-plan, dissimulée, à peine discernable, et pourtant nous sommes gagnés par cette sympathie : nous parvenons à oublier l'horreur sanglante du crime, les « cheveux plein les murs », les coups de fusil éclatant l'un après l'autre dans la nuit, les supplications éplorées de Nancy
Un peu de pitié
Et quand, à la dernière heure. Capote nous offre toute la vaine cruauté de l'image du supplice, ces pieds trop petits de Perry qui pendent, agités de sursauts, dans la salle où est dressée la potence, nous faisons nôtres les derniers mots de l'assassin qui vient de mourir : « Je pense que c'est une saloperie de tuer quelqu'un comme ça. Je ne crois pas à la peine capitale, moralement ou légalement. Peut-être que j'aurais pu apporter quelque chose au monde, quelque chose... »
Le livre n'apporte pas de réponse. C'est qu'il n'y avait peut-être pas de réponse à cette question que Capote s'était posée, six ans auparavant, en lisant le journal. Six personnes sont mortes, sacrifiées au hasard dans l'immense fourmilière humaine. Mais s'il ne permet pas de comprendre le mystère de ce crime - le mystère de l'homme - à la fois si proche et si effrayant, s'il ne permet pas de juger, d'être en paix dans le bon droit des non-criminels, du moins il nous humilie de la façon la plus nécessaire : il nous donne à comprendre de quoi tout homme est fait. Il fait du pire assassin un voisin, un frère, nous-mêmes. En nous forçant à revivre heure par heure ce drame réel, en nous impliquant, nous aussi, dans cette sombre aventure qui aurait pu être la nôtre, comme tous les grands artistes de tous les temps, et comme Villon, c'est seulement un peu de pitié que Truman Capote nous demande.

J.M.G. Le Clézio*


http://www.magazine-litteraire.com/content/recherche/article?id=8315


Revenir en haut
larouge
Administrateur

Hors ligne

Inscrit le: 05 Fév 2009
Messages: 415

MessagePosté le: Sam 7 Fév - 13:35 (2009)    Sujet du message: Raymond CARVER Répondre en citant

Grandeur et décadence
Gerald Clarke conte l'ascension et la chute, également spectaculaires, de Truman Capote. Pour lui, elles ont les mêmes sources : De sang-froid, dont il retrace la genèse et les conséquences sur la vie d'un écrivain qu'il côtoya de près jusqu'à ses derniers jours.


En 1959, quand Truman Capote a quitté New York pour le Kansas, il n'avait pas l'intention d'écrire le livre qu'est devenu De sang-froid. En fait, il n'avait pas l'intention d'écrire de livre du tout. Le 16 novembre, son regard se posa par hasard sur un article enfoui dans les pages intérieures du New York Times . Deux cent quatre-vingt-trois mots pour raconter, sans ornement, dans le style neutre des dépêches d'agence, un quadruple meurtre, dans un coin du pays dont il n'avait jamais entendu parler : Holcomb, Kansas. « Un riche cultivateur de blé, sa femme et leurs deux jeunes enfants ont été trouvés abattus par balles, chez eux, aujourd'hui », commençait l'entrefilet. « Ils ont été tués par balles de fusil de chasse, tirées à bout portant, après avoir été ligotés et bâillonnés. »
Mis à part un cartouche biographique sur Herbert W. Clutter, le fermier assassiné, l'article contenait fort peu d'informations. Rien n'avait été volé, il n'y avait aucun signe de lutte, et les corps des quatre victimes avaient été trouvés à la cave. « Il s'agit apparemment de l'oeuvre d'un tueur psychopathe », déclarait le shérif du comté de Finney, qui semblait ne pas avoir beaucoup d'indices à sa disposition. Pour les gens en dehors du Kansas, c'était un crime tragique sans être particulièrement remarquable, un parmi tous ceux qui avaient eu lieu ce jour-là dans un pays de presque 180 000 000 habitants.
Mais pour Capote, cette histoire clignota comme l'enseigne aux néons d'un théâtre. Fatigué de la fiction - Petit déjeuner chez Tiffany avait été publié l'année précédente - il fouillait les journaux à la recherche d'un sujet. Son intuition lui dit qu'il l'avait trouvé en page 29 du New York Times. « J'aime que la vérité soit la vérité, comme ça je ne peux pas la changer », disait-il. Et le meurtre est une réalité que personne ne peut retoucher. Pour avoir passé son enfance au fin fond de l'Alabama, il savait à quel point le quadruple assassinat des Clutter avait dû dévaster une petite ville comparable du Midwest. Il tenait son sujet : la réaction des gens de la ville au bain de sang perpétré parmi les leurs. Pour l'article qu'il avait en tête, le fait que le tueur soit un jour arrêté ou pas n'avait aucune importance.
William Shawn, le rédacteur en chef du New Yorker , accueillit la proposition avec enthousiasme et, à la mi-décembre, Capote partit pour une région qui lui était tout aussi étrangère que les montagnes de Mongolie. Autant pour l'aider dans ses recherches que pour lui tenir compagnie, il embarqua Harper Lee, amie d'enfance et écrivain elle aussi. Son roman, Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur, n'allait pas tarder à paraître.
Ce que Capote ignorait - ou qu'il n'aurait pu imaginer - c'est que cet article deviendrait un livre, un livre qui ne prendrait pas les quelques mois auxquels il aurait pu s'attendre, mais plus de cinq années d'agonie. Cinq années qui ont inspiré Capote, un film (1) qui a reçu un accueil critique unanime en Amérique.
L'histoire se répète
Par la suite, Capote a déclaré que s'il avait su ce qui l'attendait en arrivant à Finney County, il ne se serait jamais arrêté mais aurait continué sa route « comme une chauve-souris fuyant l'enfer » De temps à autre, l'histoire se répète. Quinze ans plus tard, alors que j'avais déjà bien avancé dans ma biographie, je me surpris à dire la même chose. J'ai souvent pensé que si j'avais su le temps qu'il me faudrait - et ce qu'il m'en coûterait personnellement - pour raconter son histoire, je lui aurais dit « bonjour » et « au revoir » dans le même souffle. Une moitié de moi le croyait vraiment. L'autre, peut-être la plus sage, savait que le sujet valait le temps, les efforts, l'épuisement émotionnel. Après tout, j'écrivais l'histoire d'un des personnages les plus extraordinaires de notre époque.
J'ai rencontré Capote pour la première fois à la fin des années 1960, lors d'une fête chez George Plimpton, trois ans après la publication de De sang-froid. Plimpton habitait dans un immeuble sans ascenseur, un appartement qui donnait sur l'East River, si près des bateaux et des barges qu'on aurait presque pu sauter à bord depuis ses fenêtres. Il y avait beaucoup de gens célèbres dans le salon de George ce soir-là, mais quand Truman passa la porte, tout le monde s'écarta, comme les vagues de la mer Rouge devant Moïse. C'était une star. Quand Truman Capote acceptait une invitation, le succès de la fête était garanti.
Je ne fis vraiment connaissance avec lui que deux ans plus tard, quand le magazine Esquire me commanda un portrait de lui, dans le cadre d'une série que je réalisais sur les écrivains à succès. Quand mon article parut, un éditeur me proposa d'écrire une biographie. J'appelai Truman pour lui demander s'il était prêt à coopérer avec moi. À l'autre bout du fil, il y eut un bref silence, et une réponse plus brève encore : « D'accord. » C'est ainsi que je me mis au travail.
Quand je passai ce coup de téléphone, au début des années 1970, Capote était l'écrivain le plus célèbre d'Amérique, et peut-être même, du monde. De sang-froid avait été le phénomène éditorial des années 1960. Aucun livre de non-fiction n'a eu un impact comparable depuis. Grâce à la télévision et à sa personnalité flamboyante, Capote était connu de tous, pas seulement de ses lecteurs. Quand nous marchions ensemble dans les rues de Manhattan, les chauffeurs de taxis et de camions se penchaient à leur vitre et l'interpellaient comme un vieil ami : « Hé, Truman, comment ça va mon pote ? » Il marchait très fort, plus fort que n'importe quel autre auteur de sa génération
Témoin de la chute
J'imaginais que mon travail serait relativement rapide, et relativement facile - une série d'entretiens autour de déjeuners et de dîners dans les meilleurs restaurants de New York, des litres de bons vins, d'excellents repas. Je ne m'étais pas trompé au sujet des entretiens, du vin et des repas. Mais j'avais tort sur tout le reste. Ce que je ne savais pas - ce que je ne pouvais pas savoir - c'est que l'homme qui marchait si fort était sur le point de chuter plus bas et plus vite que tout autre écrivain dans l'histoire de la littérature américaine. Et j'allais assister à chaque douloureuse minute de sa vertigineuse descente aux enfers.
Sa chute et son ascension découlaient de la même source : De sang-froid, un livre qui avait changé la manière d'écrire la vérité des deux côtés de l'Atlantique. « Ma prison », c'est ainsi qu'il l'avait décrit en 1962, trois ans avant de le publier. À cette époque, les deux assassins, Perry Smith et Dick Hickock, étaient des résidents à long terme du couloir de la mort du Kansas. Le livre de Truman était presque terminé et il savait - il le savait avec une certitude absolue - qu'il allait changer sa vie. La rumeur qui l'entourait garantissait un succès critique, le sommet des courbes de ventes. Mais le livre ne pouvait être publié, et toutes ces choses merveilleuses ne pouvaient pas arriver, tant qu'il lui manquait sa fin : l'exécution de Smith et Hickock. Mais à chaque fois qu'on approchait de la date de leur pendaison, le tribunal leur accordait un sursis jusqu'à ce qu'un nouvel appel puisse être déposé. La tension était presque aussi éprouvante pour lui que pour eux. « Je suis dans un état de tension et d'angoisse effroyable », écrivit Truman à son vieil ami Cecil Beaton en 1963. « Perry et Dick sont en appel pour un nouveau procès devant la Cour fédérale : s'ils l'obtiennent [ce nouveau procès], je pense que je vais m'effondrer complètement d'une manière ou d'une autre. »
Un sentiment de culpabilité insistant s'ajoutait à son angoisse. Il s'était lié d'amitié avec les deux assassins, à qui il envoyait des petits cadeaux, essentiellement des livres et du papier pour écrire. Il entretenait avec eux une correspondance hebdomadaire. « Ami Truman », l'appelait Smith, avec qui s'était noué un lien particulier de compréhension, basé sur leur expérience commune d'enfances solitaires et malheureuses similaires. Ils étaient devenus si proches que Truman prétendait pouvoir tout lui dire. « J'ai toujours été intellectuellement et artistiquement précoce - mais émotionnellement immature, » lui confie-t-il notamment. Ce qu'il ne dit pas à Smith en revanche, c'est qu'il souhaite sa mort pour pouvoir finir son livre. Truman s'était enfermé dans un piège émotionnel aux ramifications d'une diabolique complexité, une situation admirablement rendue par Philip Seymour Hoffman dans le film.
L'effondrement total prédit par Truman n'eut pas lieu à cette époque, ni même pendant les années qui suivirent. Et quand il arriva, ce ne fut pas d'un seul coup, mais par étapes successives, jusqu'à la fin de sa vie. « Personne ne saura jamais le vide qu'a creusé en moi De sang-froid . Ce livre m'a ratiboisé jusqu'à la moelle des os, m'a presque tué. En un sens, je crois qu'il m'a tué. Avant de le commencer, j'étais quelqu'un de relativement stable. Après, il m'était arrivé quelque chose. Je ne parviens simplement pas à oublier. En particulier les pendaisons, à la fin. Horrible ! »
Les premiers signes de cette longue dépression se manifestèrent à peu près au moment où je commençai ma biographie. Je ne les reconnus pas tout de suite, mais je compris rapidement que son jugement, autrefois si aiguisé, avait commencé à lui échapper. Nous avions tous deux une maison d'été à l'est de Long Island, à une centaine de miles de New York. En juillet 1975, il m'emmena nager dans la piscine d'un ami. Il flottait sur un radeau, tandis qu'allongé sur une chaise longue, je lisais le manuscrit de « La Côte basque, 1965 », une nouvelle qu'il était sur le point d'envoyer à Esquire. C'était le récit des intrigues sordides entre certains de ses amis riches et puissants, à peine déguisés sous des noms fictifs.
On y retrouvait Ann Woodward, call-girl d'un soir. Vingt ans auparavant, elle avait prétendu surprendre un rôdeur, et avait retourné un fusil contre son mari, Bill, répandant ainsi le sang le plus bleu de New York. Il y avait aussi William Paley, qui n'était pas seulement le patron de la chaîne de télévision probablement la plus puissante d'Amérique, mais aussi le mari de la belle et élégante Babe, la femme que Truman préférait entre toutes. Avec un luxe de détails cliniques et désagréables, Truman racontait l'un des adultères les plus désastreux de Paley : la conquête d'une femme qui avait oublié de l'informer que ce n'était pas la bonne période du mois pour elle. Elle avait ses règles, et quand elle quitta le lit de Paley, les draps étaient couverts de taches de sang « de la taille du Brésil ». Les femmes de chambre n'étant pas encore arrivées, le riche et puissant Paley en fut réduit au statut de blanchisseuse, s'escrimant à frotter frénétiquement les draps révélateurs, avec un savon Fleurs des Alpes de chez Guerlain, avant le retour de sa femme.
Bien d'autres venaient grossir sa ribambelle de meurtriers, de maris volages et de raseurs pompeux, une catégorie qui réservait une place de choix à la princesse Margaret d'Angleterre. « J'étais sur le point de m'assoupir, tellement elle est ennuyeuse », persifle la narratrice de Truman. En finissant de lire cette histoire au « chargement » si dangereux, je l'avertis aussitôt. « Truman, dis-je, ils ne vont pas aimer ça. » Dans la perfection cristalline de ce jour d'été, il répondit paresseusement : « Nan, ils sont trop bêtes. Ils ne se reconnaîtront pas. »
Le vent tourne
Ils n'étaient pas si bêtes. Et en octobre, quand le magazine se retrouva dans les kiosques, ils se reconnurent instantanément. Évidemment. En fait, Ann Woodward, qui s'était débrouillée pour obtenir un exemplaire avant la sortie du magazine, n'attendit pas la parution officielle pour avaler une dose mortelle de Seconal. Aussitôt, alors qu'encore une semaine auparavant, il était encore de bon ton de porter Truman aux nues, le vent tourna. D'un jour à l'autre, il fut traité en lépreux. Peu de temps après la parution de la nouvelle, nous nous retrouvâmes pour déjeuner dans une de nos cantines habituelles parmi la demi-douzaine de restaurants français très à la mode éparpillés dans Manhattan à l'époque. J'arrivais en premier, et fus installé, comme toujours quand j'étais avec Truman, à l'une des meilleures tables. Mais je constatai rapidement que le temps avait tourné. Quelques minutes plus tard, quand Truman s'assit en face de moi, le couple qui occupait la table voisine se leva, exigeant que le serveur leur trouve une autre place. La campagne contre lui continua ainsi, sans relâche, accélérant son déclin, dans les drogues, l'alcool et la solitude.
Je me souviens d'un autre déjeuner, à la fin des années 1970, environ une semaine avant Noël. Nous commençâmes à midi - Truman aimait manger tôt - et ne nous quittâmes pas avant minuit. À chaque fois que je me levais pour m'en aller, Truman attrapait mon bras. « Oh, s'il te plaît, ne pars pas », disait-il, et il avait l'air si triste et si seul que je me sentais incapable de l'abandonner. Nous restâmes pendant tout le service du déjeuner, pendant tout le service des cocktails, pendant tout le service du dîner. Nous ne partîmes que lorsque le maître d'hôtel commença à fermer. Même alors, Truman ne pouvait supporter de rester seul et me traîna dans un bar du quartier, où nous passâmes encore deux heures.
Quand j'avais commencé mon livre, Truman m'avait promis une liberté absolue et m'avait assuré qu'il ne demanderait jamais à voir ce que j'écrivais sur lui. Il fut fidèle à sa parole. Mais, tandis que les années passaient, il confia son exaspération à un ami : « Gary, dit-il (Gary est mon surnom), est un biographe de hamac. Il se tourne et se retourne dans son hamac. Mais il n'écrit pas grand-chose. » Il avait raison, mais comment pouvais-je lui dire la vérité ? Comment pouvais-je lui dire que, comme lui, il me manquait une fin ? Que son histoire changeait - et changeait radicalement - chaque jour ? Mon livre ne devait pas fatalement se terminer par sa mort - on écrit bien des biographies sur des personnages vivants - mais j'avais besoin d'une certaine dose de sérénité pour conclure.
Or pour lui, il n'y aurait plus de tranquillité, ni à ce moment-là, ni jamais. À la fin juin 1984, nous nous trouvions tous deux à Long Island, où nous déjeunâmes ensemble tous les jours pendant une semaine. « Il n'y a qu'un seul et unique T. C. », me dit-il à un certain moment. « Il n'y a jamais eu personne comme moi avant, et il n'y aura personne d'autre après. » Il mourut six semaines plus tard, victime des drogues, de la boisson et du désespoir. Et j'eus, moi aussi, ma fin. Mais pas celle que j'avais attendue, ni voulue.

Gerald Clarke*

http://www.magazine-litteraire.com/content/recherche/article?id=8329


Revenir en haut
larouge
Administrateur

Hors ligne

Inscrit le: 05 Fév 2009
Messages: 415

MessagePosté le: Sam 7 Fév - 13:37 (2009)    Sujet du message: Raymond CARVER Répondre en citant

Une légende américaine
Issu d'un foyer brisé, sans appui ni argent, Truman Capote devint en quelques années la coqueluche de Hollywood et de la haute société. Un parcours fulgurant dont le glamour fait parfois oublier que l'auteur de De sang-froid était aussi, et avant tout, écrivain.


En 1985, un an après la mort de Truman Capote, le poète James Dickey lui rendit hommage lors de la rencontre annuelle de l'Institut américain des arts et des lettres. D'emblée, il réfuta l'image que la presse américaine avait, à chaud, donnée du disparu : celle d'un auteur doué, qui laissait derrière lui un best-seller dont avait été tiré un film, De sang-froid , mais qui avait ruiné son talent et sa santé pour l'amour de l'argent et de la publicité. Or, le show-off dont Capote s'était entouré faisait partie intégrante de son mythe. Pour James Dickey, la magie de l' American Life tenait précisément dans « l'argent coulant à flots au sein de cadres luxueux et raffinés, pour le spectacle et le plaisir ; une magie corrompue et débilitante, certes, mais la seule en laquelle notre culture croit véritablement. Scott Fitzgerald avait raison, et s'est montré bien plus intuitif que Hemingway lors de leur fameux échange, quand il a dit : "Les gens très riches sont différents de vous et moi." Ils sont différents, et la manière dont ils le sont remplit tous les jours les magazines, les journaux, les films, la télévision. »
De fait, le destin de Truman Capote aurait sans mal fourni matière à une saga sur petit écran : nul n'aurait imaginé qu'un garçon issu d'un foyer brisé, sans appuis ni argent, affligé d'une enfance chaotique dans une ville perdue du sud des États-Unis, deviendrait une fois adulte la coqueluche des cercles les plus fermés. Qu'il réunirait tout ce que Hollywood, Washington et Wall Street comptaient de stars, de dirigeants et de milliardaires lors d'un mythique bal Black and White (« Noir et Blanc ») au Plaza, en 1966 (1) . Qu'il partagerait ses repas avec Greta Garbo et Jackie Kennedy, danserait avec Marilyn Monroe et Lauren Bacall, passerait ses vacances avec le président de CBS et sa femme, Babe Paley. Qu'il volerait de succès en succès jusqu'à l'apothéose de De sang-froid , chef-d'oeuvre qui lui rapporta plusieurs millions de dollars...
Négligé par sa mère - une belle du Sud bientôt alcoolique, et qui devait mourir d'une overdose de somnifères - le petit Truman Streckfus Persons (du nom d'un père toujours absent, perpétuellement occupé à faire des promesses qu'il ne tenait jamais) fut confié à des tantes de la bourgade de Monroeville, dans l'Alabama. Il grandit sans autre amour que celui de Sook, l'une des vieilles filles chargées de veiller sur lui, et prit très tôt conscience de sa vocation : à 8 ans , il jouait avec ses papiers et ses stylos tout comme d'autres s'exercent quatre à cinq heures par jour au piano. Il travaillait assidûment son oreille, sa plume, mais aussi sa capacité à observer les détails, les petits faits, le quotidien, cultivant « un style du "vu" et de "l'entendu" » qui devait plus tard nourrir son travail d'écrivain et de journaliste. À 17 ans, il se considérait comme un « auteur accompli », suivant ses propres mots, et décida de se lancer dans l'arène. Après un passage comme grouillot au New Yorker , il se présenta un beau jour à l'accueil de l'immeuble des rédactions de Mademoiselle et du Harper's Bazaar , ses textes à la main. Ces deux magazines de mode le soutinrent aussitôt, publiant des nouvelles telles que « Miriam » ou « Un arbre de nuit » ; elles firent sensation, le personnage de petit prodige à la voix haut perchée également, et Truman Capote fut propulsé comme une étoile montante dans le ciel des écrivains d'après-guerre.
Il amorçait là, si l'on en croit sa préface à Musique pour caméléons, le deuxième des quatre « cycles » (après les exercices de jeunesse, et avant De sang-froid ) qui composèrent sa carrière. Un cycle qui comprenait ses premiers romans, marqués par son enfance dans le Sud ( Les Domaines hantés et La Harpe d'herbes ), mais aussi le célèbre Petit déjeuner chez Tiffany , dont l'héroïne, Holly Golightly, était pour lui le symbole de « toutes ces filles qui viennent à New York et tournoient un instant dans le soleil comme des éphémères, puis disparaissent ». Durant cette période, il conquit par son humour et son sens de la repartie les sphères les plus huppées tout en se liant et se brouillant avec d'autres Wunderkinder : Carson McCullers, qui après l'avoir appuyé et introduit à Random House, l'accusa de l'avoir plagiée et d'avoir usurpé sa renommée ; Gore Vidal avec qui il se lia d'amitié avant qu'une violente querelle les conduise à une guerre ouverte, chacun se prétendant plus doué, plus intelligent, plus remarquable que l'autre...
Excentrique chéri des médias et des élégantes de la haute société, causeur exceptionnel régalant les uns et les autres de jeux de mots assassins et de ragots au vitriol, Truman Capote fut un touche-à-tout. Il fut un pro, avant l'heure, du marketing : sa photo au dos de la couverture des Domaines hantés (2) , en jeune éphèbe étendu sur le divan, fit autant jaser que le roman lui-même... Écrivain, il s'improvisa également scénariste pour Hollywood, qui le fit travailler à un rythme effréné sur des films de Vittorio De Sica et John Huston. Enfin, il multiplia les activités journalistiques, piégeant Marlon Brando sur le tournage de Sayonara en lui appliquant la méthode qu'il devait réutiliser avec Perry Smith : « Le secret de l'art de l'interview - et c'est un art - c'est de donner à l'autre l'impression qu'il vous interviewe. Parlez-lui de vous-même et, lentement, tissez votre toile en sorte qu'il vous dise tout. » Brando, qui avait cru sacrifier à un devoir de politesse en dînant avec lui, découvrit avec fureur sa vie intime dévoilée dans un portrait du New Yorker , « Le Duc en son domaine », signé Capote...
Mais ce fut avec un reportage achevé peu avant, Les muses parlent, qu'il devait expérimenter les procédés mis en oeuvre à plus grande échelle pour De sang-froid . Parti couvrir la tournée en Russie d'une troupe de Noirs américains donnant Porgy and Bess, il affirma en effet avoir conçu toute cette aventure comme « un court et comique "roman non-roman" », le premier. Il s'agissait pour lui de « créer un roman journalistique [...] qui allierait la crédibilité des faits, l'immédiateté du film, la profondeur et la liberté de la prose et la précision de la poésie ». Utiliser les techniques du romancier pour mettre en forme des faits réels n'était peut-être pas si nouveau. Mais Truman Capote est l'un des rares grands écrivains avec De sang-froid à avoir consacré autant de temps et d'énergie à un ouvrage dont l'impact a été si profond, et la réussite, achevée.
« La plupart des écrivains américains, comme a dit Scott Fitzgerald, n'ont jamais de seconde chance. J'ai compris que si je voulais obtenir cette chance [...] il me fallait sortir de ma propre imagination. » En 1959, après un lancement très médiatisé, Truman Capote continuait d'avoir le vent en poupe, mais n'avait encore écrit aucun roman de réelle envergure. Il était en quête d'un nouveau souffle qu'il trouva en s'intéressant au massacre d'une famille dans une ferme du Kansas. Fasciné par le quadruple meurtre de Holcomb, l'élégant caméléon mondain n'y consacra pas moins de six ans de sa vie. Il interrogea chaque habitant de la petite ville et entama une relation de proximité trouble avec les assassins eux-mêmes, Dick Hicock et Perry Smith, arrêtés en décembre 1959. Il correspondit avec eux et leur rendit régulièrement visite au quartier des condamnés à mort tout en accumulant les centaines de pages de notes dont il allait nourrir De sang-froid . Un titre désignant à la fois la manière des meurtriers, qui exécutèrent sans sourciller leurs victimes, et celle de l'écrivain : Capote s'efface du livre pour décrire les faits avec une minutie qui n'exclut pas la violence asphyxiante d'une tragédie grecque. Le film de Bennett Miller révèle cependant ce que le « roman non-roman » ne dit pas : n'en pouvant plus d'attendre, l'auteur en vint à guetter la pendaison pour pouvoir, enfin, donner une conclusion à son travail...
De sang-froid parut en 1966, l'année de tous les triomphes pour celui qui donna, huit mois après, son fameux bal Black and White. Le livre fut l'objet d'une couverture médiatique exceptionnelle, battit tous les records de vente et prit les dimensions d'un véritable phénomène par son propos artistique mais aussi sociologique. Il confrontait, de fait, deux faces diamétralement opposées des États-Unis : d'un côté, les quatre membres de la famille Clutter, issus d'une solide aristocratie terrienne, symbole d'une Amérique rurale et prospère, baignant dans la sécurité et la bonne conscience. De l'autre, Dick Hickock et Perry Smith, incarnation des déshérités sans racines et sans le sou, doués d'une nature brutale et insensible, condamnés à errer de place en place... Deux pôles incompatibles dont la rencontre ne pouvait avoir qu'une issue : la mort. Après le folklore sudiste des premiers romans, à mi-chemin de la fable et du récit d'initiation, et les avenues new-yorkaises peuplées de grands magasins de Petit déjeuner chez Tiffany , Truman Capote achevait ainsi, avec De sang-froid, son tour d'horizon d'un continent qui aimait tout comme lui à cultiver le paradoxe.
Les deux visages de Capote
La critique ne manqua pas de souligner l'écart entre l'oeuvre « documentaire » et celle qui précéda. La journaliste Granville Hicks parla ainsi d'un Capote « double », conjuguant « l'auteur de récits délicats, souvent exquis, souvent sentimentaux, qui met en scène des enfants » et « le reporter - sagace, vif et sophistiqué du monde "réel" ». L'intéressé nia, déclarant que comme tout artiste, il changeait sa tonalité selon son sujet ; et qu'en conséquence, il semblait y avoir des divergences d'approche et de style quand il n'y en avait aucune. Mais cette affirmation ne l'empêcha nullement d'avancer, lors d'interviews ultérieures, qu'il avait eu deux carrières, « la carrière de précocité » et celle qui, témoignant d'une « prose différente », avait commencé avec Petit déjeuner . Contradiction ? Capote n'aimait tout simplement pas être rangé dans une case, et il éleva la mauvaise foi au rang d'art. En réalité, il tenait à la fois de l'homme mûr et du gamin de 14 ans, du self-made-man et du petit garçon en quête d'amour, aspirant à un passé serein qu'il n'avait pas connu et recréait par ses livres, en se pistant lui-même à travers ses personnages. Joel, le jeune héros des Domaines hantés qui part à la recherche de son père dans le décor gothique d'un château en ruines ; Collin, sa version lumineuse, qui fait de La Harpe d'herbes un hymne à l'innocence et à la nostalgie ; P. B. Jones, le monstrueux narrateur de Prières exaucées , ami des riches et des puissants tout comme Truman, et tout comme Truman les trahissant en dévoilant leurs secrets... Le meurtrier Perry Smith lui-même n'a pas fait exception à la règle : bien que réel, il n'en était pas moins une image diffractée de ce que Capote aurait pu être. Outre leur petite taille, les deux hommes avaient en commun une mère alcoolique et un père absent, une enfance traumatisante qu'ils avaient quittée pour se tourner vers l'art. Mais l'un ayant réussi là où l'autre avait échoué, ils se tendirent, en se rencontrant, un miroir où chacun put contempler le destin qui avait manqué lui échoir.
L'écrivain ne devait jamais se remettre de cette expérience. « Dans certaines vies, il est des moments qui, avec le recul, peuvent être vus comme définissant le début d'un envol ou d'un déclin... Pour Truman Capote, De sang-froid renfermait les deux », note Gerald Clarke dans la biographie qu'il lui consacre (3) . S'il apporta la richesse et la consécration à l'auteur de « Miriam », son « roman non-roman » l'anéantit tout autant : « Personne ne saura jamais le vide qu'a creusé en moi De sang-froid . » Cette oeuvre qui permit à Truman Capote d'obtenir tout ce qu'il avait jamais désiré, fut peut-être par là même ce qui causa sa perte. Ironie du sort, la courbe de son destin obéit exactement au principe qu'il entendait démontrer dans son roman resté inachevé, Prières exaucées. Le titre empruntait à l'aphorisme attribué à sainte Thérèse d'Ávila : « Il y a plus de larmes répandues sur les prières exaucées que sur celles qui ne le sont pas. » Dans ce qu'il définissait comme un grand ouvrage proustien sur les milieux privilégiés, Truman Capote voulait brosser le portrait d'êtres qui, réalisant leurs aspirations les plus hautes, ne rencontraient pas pour autant le bonheur. Le destin châtiait ceux à qui il semblait avoir accordé ses faveurs les plus insignes ; or, une fois parvenu au sommet, l'écrivain partout célébré sombra bel et bien, rongé par une usure qui vint à bout de son enthousiasme d'éternel enfant comme de sa lucidité d'homme mûr.
Abusant d'alcool et de médicaments, accumulant les liaisons avec des hommes insignifiants ou manipulateurs, il acheva de s'aliéner ses amis de la haute société avec la publication dans Esquire d'un chapitre de Prières exaucées qui les tournait en ridicule. Il perdit peu à peu le contrôle de son existence, se dispersant dans les talk-shows et les procès, incapable de terminer aucun travail d'importance à part Musique pour caméléons . Épuisé par les six ans consacrés à De sang-froid , ébranlé par l'épreuve de la pendaison de Dick et Perry, il avait en définitive été moins lancé qu'écrasé par le succès de son livre. Qu'espérer de plus après un tel coup d'éclat ? Il ne restait qu'à fantasmer indéfiniment sur un inaccessible chef-d'oeuvre à venir - ces Prières exaucées qu'il ne termina jamais - tout en naviguant à vue, l'esprit brouillé par les drogues et les pulsions autodestructrices. Les angoisses qu'il pensait avoir exorcisées à ses éblouissants débuts revinrent le tourmenter sans relâche. Et le spectre de l'instabilité et de la mort qu'il disait éloigner en buvant du champagne et en descendant au Ritz ressuscita de même, pareil au « cafard noir » qui saisissait parfois Holly Golightly entre deux fêtes... Quand il mourut, en 1984, dans la maison d'une amie, il était en pleine banqueroute nerveuse, physique, artistique. Ses derniers mots furent pour Sook, la tante qui l'avait tant aimé lorsqu'il était petit - comme si, au terme de son existence, il revenait une dernière fois frapper aux portes de son paradis perdu, une niche de douceur au sein d'une enfance marquée par la solitude et l'abandon.
Cependant, James Dickey, dans l'hommage évoqué au début de ces lignes, appela avec raison à ne pas garder en mémoire l'image d'un artiste déchu. Truman Capote reçut de son vivant une reconnaissance inouïe de ses pairs comme du grand public. Et, fait encore plus exceptionnel, ce fut à juste titre ! Il obtint l'argent, les honneurs et la célébrité tout en étant réellement un grand écrivain. Halant dans son sillage stars de cinéma, paparazzi et magnats en tous genres, il fut sans doute par là le précurseur des petits maîtres en stratégies de communication qui encombrent les rangs de la littérature contemporaine. Mais lui ne se contentait pas de faire la roue et si les paillettes ternissent, l'oeuvre subsiste, témoignant que Truman Capote avait du panache, mais aussi, et surtout, une plume.

Minh Tran Huy

http://www.magazine-litteraire.com/content/recherche/article?id=8336


Revenir en haut
larouge
Administrateur

Hors ligne

Inscrit le: 05 Fév 2009
Messages: 415

MessagePosté le: Sam 7 Fév - 15:35 (2009)    Sujet du message: Raymond CARVER Répondre en citant

La petite fille aux images
Truman Capote a entretenu des liens d'amitié avec Marilyn Monroe, que son héroïne Holly Golightly n'est pas sans rappeler. Pour Michel Schneider, toutes deux sont des petites filles aux images, des reflets dans un miroir où elles se cherchent sans fin.


Truman Capote était déjà célèbre lorsque à la fin de ce qu'il nomme sa deuxième période d'écriture, en 1958, il publia Petit déjeuner chez Tiffany, première nouvelle - et aussi la plus longue - du recueil éponyme. Capote parle d'amour. Non pas d'amour passionnel ou charnel, mais plutôt d'amitiés profondes, de relations qui, même si leur temps est révolu, laissent des souvenirs. D'amour sans sexe et de sexe sans amour. Il parle de peine, de dépossession, de disparition. De l'amour qui a déjà perdu son objet quand il le rencontre. The end is where we start from (« C'est par la fin que nous commençons ») dit un vers de T.S. Eliot qui semble dicter la forme de ce récit. Dès la première phrase, c'est l'histoire d'une irréversible séparation, de l'impossible retour vers ceux qu'on a aimés. De l'amour qui porte son propre deuil dès son commencement. De l'inassouvissement qui le mine et du déni de la réalité de l'autre par lequel il se noue. De la trahison que la promesse porte comme son ombre. Les autres nouvelles du recueil sont autant de variations sur le thème de la rencontre : entre voisins de palier, entre prisonniers ou encore entre un petit garçon et une grand-mère.
Le narrateur dont on ne connaîtra pas le nom tout au long de la nouvelle se souvient avec nostalgie de son ancienne voisine, disparue il y a quelques années et dont il ne sait ce qu'elle est devenue. Holly Golightly est une femme en voie de disparition, un être de fuite. Voisins dans un brownstone , le narrateur et Holly se sont perdus de vue quinze ans plus tôt après qu'elle eut quitté le quartier. Avec un tenancier de bar qu'ils fréquentaient autrefois sur Lexington Avenue, il évoque son souvenir. Ils revoient sa silhouette de passante à perpétuité comme on regarde des images oubliées. Ils l'ont aimée, chacun à sa façon, mais ni l'un ni l'autre ne lui a fait l'amour. L'un et l'autre l'ont perdue, sans autres traces qu'une carte postale sans adresse d'expéditeur et une photo sur laquelle une statue africaine semble reproduire la figure de la disparue. Mais déjà, quand ils se voyaient, en os plus qu'en chair, en mots plus qu'en caresses, déjà dans le passé, sur sa boîte aux lettres, elle avait apposé seulement ces mots : Holly Golightly, voyageuse. Son nom (« celle qui va légèrement ») que Capote a vite substitué à celui de Connie Gustafson, manifestement malsonnant avec son image, semble dénier le malheur et déjouer le destin qui l'immobilise vers la chute. Son prénom, Holiday, fait entendre un cauchemar de vacance radicale sous le rêve de radieuses vacances. Légère, la petite fille aux images va vers sa fin. Tristesse et beauté, joie et angoisse, vérité et mensonges, Holly marche comme une funambule dans le cirque du demi-monde de Manhattan. « Je ne m'habitue jamais à rien. S'habituer, c'est être mort », dit-elle.
Les modèles de Holly
Plusieurs femmes qui gravitaient autour des milieux littéraires et du spectacle à Manhattan dans les années d'après-guerre peuvent avoir été des modèles de Holly Golightly : Phoebe Pierce, la copine de Capote à Greenwich, Gloria Vanderbilt, Carol Marcus, Doris Lilly, Oona O'Neil, la fille du dramaturge, Anky Larrabee, une jeune New-Yorkaise très en vue dont le romancier a pu déformer le nom en Lulamae, par lequel son ancien mari ne cesse de désigner Holly Lorsque parut Petit déjeuner chez Tiffany, une femme de New York assigna même Capote en justice, se plaignant que le personnage de Holly était inspiré d'elle. Elle n'avait rien qui soutînt cette prétention, ni le charme, ni la folie, ni la vénalité. James Michener, qui fréquenta Capote dans les années qui précédèrent l'écriture de Petit déjeuner, croit reconnaître dans le portrait une grande femme, fille d'un mineur du Montana et apprentie actrice et chanteuse dotée d'un minimum de talent et d'un maximum d'attraits.
Capote admit que le personnage était bien inspiré par une femme réelle. Bien qu'aucun biographe de Capote ni aucun critique de sa nouvelle n'ait fait le rapprochement, on peut penser qu'il s'agissait de Marilyn Monroe. Son image est comme réfractée dans celle de la jeune femme perdue. Capote l'avait rencontrée à New York au début des années 1950 et ils se fréquentaient beaucoup dans les années 1955-1958 au cours desquelles il écrivit sa nouvelle. Holly est bègue, comme elle. Orpheline et maltraitée, comme elle. La fausse couche subie par Holly est peut-être inspirée de celle que fit Marilyn en 1956, à son retour à New York après le tournage du Prince et la Danseuse . Une de ses copines l'encourage à consulter un psy pour régler son complexe paternel, tout comme, de 1955 à sa mort en 1962, Marilyn passera la moitié de sa vie adulte dans quatre cures par la parole. Le narrateur suppose à Holly deux métiers : modèle pour photographes et actrice. Il en devine en arrière-fond un troisième : la prostitution, que Marilyn dans ses débuts semble avoir connue quand elle se postait au crépuscule, fleur triste dans le sable devant l'hôtel Biltmore à Los Angeles. Marilyn dit un jour : « À Hollywood, on vous donne mille dollars pour votre corps et cinquante cents pour votre âme. Je n'ai pas toujours refusé la première offre et souvent attendu la seconde. »
Dans la nouvelle, Capote appelle Holly « une enfant de verre » et dans le beau texte qu'il lui consacra vingt ans plus tard, il nomme Marilyn « une enfant radieuse ». Toutes deux sont des petites filles aux images. Des reflets dans un miroir où elles se cherchent sans fin. L'une et l'autre ont cru trouver leur vie dans les images qu'elles projetaient dans les yeux des hommes. Leur mort aussi.
Un portrait de Marilyn ?
Physiquement, Capote peint ainsi son héroïne : « La bigarrure de ses cheveux de garçon, coulées fauves, mèches d'un blond blanc et d'un blond jaune, accrocha l'éclairage du palier. La soirée était chaude, proche de l'été, et elle portait une mince et fraîche robe noire, des sandales noires, un collier de chien en perles. En dépit de son élégante minceur, elle gardait l'air de santé des petits déjeuners aux flocons d'avoine, l'air de propreté des savons au citron et des joues assombries d'un rouge sommaire. La bouche était grande, le nez retroussé. Une paire de lunettes noires obturait ses yeux. C'était un visage ayant passé 1'enfance mais tout près d'appartenir à la femme. Je la situai approximativement entre 16 et 30 ans. Comme je l'appris par la suite, elle était à deux mois de son dix-neuvième anniversaire. » Marilyn avait 19 ans lorsque Capote la fréquentait régulièrement, et que dans leurs années de dérives new-yorkaises, ils sortaient ensemble, buvant jusqu'à tomber des anges blancs. Ils avaient donné ce nom à un cocktail de vodka et de gin. Elle dépassait Truman d'une bonne tête et devait le porter dans ses bras quand ils allaient danser. Sur la piste d' El Morocco, elle ôtait ses chaussures pour ne pas le tenir comme un enfant appendu à ses bras.
Un jour d'avril 1955, à New York, Capote assiste avec Marilyn Monroe à un enterrement.
« J'ai besoin d'une teinture, dit-elle. Et je n'ai pas eu le temps de m'en occuper. (Elle lui montre une trace sombre à la ligne de séparation de ses cheveux.)
Pauvre innocent que je suis. Moi qui t'ai toujours crue une vraie blonde cent pour cent.
Je suis une vraie blonde. Mais personne ne l'est naturellement comme ça. Et d'ailleurs, je t'emmerde. »
Holly est comme les cheveux de Marilyn, vraiment fausse. Elle ment sans cesse et le narrateur lui-même n'est pas certain de ne pas avoir été sa dupe. Les hommes imposent à Holly comme à Marilyn des « relations de rats ». Elles aiment les hommes et ne détestent pas les femmes, mais aiment surtout être aimées. L'une et l'autre ne sont pas seulement autodestructrices, elles sont dures, capables de faire mal à ceux qui approchent de trop près ces « choses sauvages » qu'elles incarnent avec tout leur charme délétère. Animal sauvage, Holly le reste jusqu'à la fin sans fin du récit, et Marilyn aussi, que l'on verra quelques années après traiter d'assassins les deux hommes des Désaxés capturant les chevaux sauvages pour en faire de la viande en boîte. Holly est une plaie, mais que tous ceux qu'elle blesse aiment aviver pour faire venir le sang et se sentir vivants. Les hommes à côté de qui - et sur qui - elle marche continueront de l'aimer pour sa fausseté même, son emprise, ses revirements, ses éclats de voix, ses éclats de moi.
Ingénue, cruelle, mais jamais cynique, Holly utilise les hommes et n'hésite pas à leur raconter l'histoire qu'ils veulent entendre. « C'est une truqueuse, mais d'un autre côté, ce n'est pas une truqueuse, parce que dans sa truquerie même, elle est vraie. » Holly ment vrai. Comme le romancier qui inventera ensuite le roman de non-fiction, elle sait que seule la fiction donne accès au réel. Elle ne raconte pas sa vie, mais l'invente selon ses désirs. Le récit qu'elle fait d'elle-même, et qui hantera longtemps l'écrivain narrateur, est à la fois élusif et distant. Les noms et les lieux en sont effacés, les couleurs délavées, comme si elle voulait disparaître et non se présenter. Douceur et amertume, innocence enfantine et sexualité crue, tristesse et beauté, joie et angoisse, Holly marche comme une funambule au-dessus du cirque du demi-monde de Manhattan. Dans ces années-là, c'est comme ça que je vois Marilyn, perdue dans ce gris de métal de New York qui vous coupe de votre semblable, flottant entre apparition et disparition.
La leçon de Flaubert
Des années plus tard, dans un bar, peut-être sur Lexington Avenue, Marilyn et Truman Capote se retrouvent après la publication de la nouvelle, embrumés d'alcool et de drogues
« Je vais te parler d'un projet. J'ai écrit l'an dernier un court roman, Petit déjeuner chez Tiffany . La fille dans mon livre - elle se nomme Holly Golightly - c'est moi. C'est la leçon de mon maître, Flaubert, mon ami secret. Mais Holly, c'est toi, aussi. Tu sais, mes romans sont des souvenirs de souvenirs et je voudrais que les lecteurs se souviennent de mes personnages comme on se souvient d'un rêve ou d'une personne qu'on a croisée, avec un mélange de vague et d'acuité extrême. Tu veux que je te dise la première phrase : "Je suis toujours ramené vers les lieux où j'ai vécu ; les maisons et leur voisinage." Je te raconte. Le narrateur se souvient d'une fille un peu pute, un peu saoule, un peu folle. Elle fréquentait naguère un bar sur Lexington. C'est une fille qui n'appartient à rien, à aucun lieu, à personne et encore moins à elle-même. Une personne déplacée. Toujours en quête, en voyage, en fuite. Elle ne se trouvera jamais chez elle. On lui demande ce qu'elle fait dans la vie. Elle répond : "Je pars". Dans le roman, je l'appelle : "Celle qui voyage". On va en faire un film. Ça te dit ?
Pourquoi pas, répond Marilyn, mais moi, ce serait plutôt : "Je reviens", ma devise. Mes voyages sont toujours les mêmes. Peu importe où je vais et pourquoi j'y vais, à la fin je n'ai jamais rien vu. Être actrice de cinéma, c'est comme vivre sur un manège. Tu voyages mais sur le manège, et partout, les gens du coin, tu ne les connais pas, tu ne les vois pas. Tu ne vois pas au-delà du décor. Juste les mêmes agents, les mêmes interviewers, les mêmes images de toi. Les jours, les mots, les visages semblent ne passer que pour revenir encore. Comme dans ces rêves où on se dit : j'ai déjà rêvé ça. C'est sûrement pour ça que j'ai voulu être actrice, pour tourner, justement, mais sur place, en revenant toujours au même endroit. Le cinéma est un manège pour enfants. »
Marilyn avait très envie de jouer Holly Golightly. Elle travailla toute seule deux scènes entières et les interpréta pour Truman qui la trouva fantastique. Ils passèrent des nuits à répéter, entrecoupées d'anges blancs et de vociférations autour de Diamonds Are A Girl's Best Friend (« Les diamants sont les meilleurs amis des filles »), sa chanson du film Les hommes préfèrent les blondes . Mais Hollywood avait une autre conception de l'héroïne du roman et préféra la brune, sage et peu sensuelle Audrey Hepburn. « Marilyn aurait été absolument merveilleuse dans ce rôle, mais la Paramount m'a blousé sur toute la ligne », conclut Capote, écoeuré par l'adaptation faite par le Studio. La fin n'était plus l'évocation par le narrateur de ses souvenirs de la fille perdue. Il la convainquait de rester à New York « car cette ville et elle s'appartenaient à jamais ». « J'aime New York parce qu'elle m'échappe », disait au contraire Holly dans le roman. Une phrase que Capote avait entendu dire par son double, son ange blanc.
O.J. Berman, l'agent qui a découvert Holly actrice débutante à Hollywood, lui décroche un rôle dans un film de Cecil B. De Mille, mais la veille du tournage, elle a fui à New York. Comment ne pas penser à Marilyn, paralysée de peur à chaque scène de chaque film ? Capote fait dire à Holly le rapport de Marilyn à la célébrité comme perte de soi dans l'image que les autres prennent de vous. « Je savais fichtrement bien que je ne serais jamais une star de cinéma. C'est trop difficile et si vous êtes intelligente c'est trop gênant. Mes complexes ne sont pas assez inférieurs. Être une star et posséder une forte personnalité, on pourrait croire que ça marche ensemble. En fait, c'est essentiel de ne pas avoir de personnalité du tout. Je ne veux pas dire que ça m'embêterait d'être riche et célèbre. C'est même inscrit sur mon programme et un de ces jours j'essaierai d'y arriver. Mais si j'y arrive c'est à condition que la personnalité suive. Je veux être encore moi-même quand je m'éveillerai un beau matin pour prendre mon petit déjeuner chez Tiffany. »
Un lieu imaginaire
Le magasin Tiffany est le lieu qu'on ne trouve jamais, le lieu de l'identité. Du soi-même. Celui où l'on pourrait enfin arrêter de se demander qui on est, ce qu'on veut. Le lieu à soi, enfin. Holly subit, recherche même, de perpétuelles pertes d'identité : « J'ai très peur, Buster. Oui, en fin de compte. Parce que ça pourrait bien ne jamais s'arrêter. Ne pas savoir ce qui vous appartient jusqu'à ce que vous l'ayez jeté au loin. » Le narrateur ne saura jamais si elle a trouvé ce lieu, si elle a pris un petit déjeuner chez Tiffany. La voyageuse n'est - ni ne sera - jamais nulle part chez elle. Elle le dit : « Chez soi, ça veut dire, être là où on se sent chez soi. Ça ne m'est jamais arrivé. » Holly oublie toujours ses clefs et réveille les voisins pour lui ouvrir. Nous sommes tous un peu comme ça, à dépendre des autres pour rentrer chez nous. Mais, comme Marilyn, elle ne pouvait se passer de sonner de nuit au coeur des autres jusqu'à ce qu'ils vous ouvrent leur porte et la vôtre.
En face de Holly, Capote se met lui-même en scène dans le personnage de son narrateur, écrivain en devenir. C'est de lui-même qu'il parle quand il fait dire à Joe Bell : « On peut très bien aimer quelqu'un sans en passer par le sexe. »
Comme la vie de Marilyn, Petit déjeuner chez Tiffany est une histoire où l'amour et le sexe sont disjoints. Où l'expression « faire l'amour » n'a aucun sens. J'imagine Capote se remémorant leurs années new-yorkaises comme des années de travail et de joie.
« La première fois que je l'ai rencontrée, elle n'avait aucun maquillage, on lui donnait 12 ans, une vierge adolescente qui vient d'atterrir dans un orphelinat et s'attriste sur son sort. Elle avait été prostituée occasionnelle. Mais pour elle, l'argent restait toujours lié à l'amour, pas à la sexualité. Elle donnait son corps à tous ceux qu'elle croyait aimer et donnait de l'argent à tous ceux qu'elle aimait. Elle aimait aimer ; elle aimait se dire qu'elle aimait. Un jour, je l'ai présentée à Bill Paley, un homme riche et cultivé qui avait envie d'elle comme un fou. Je lui ai expliqué qu'il l'aimait.
« Te fous pas de moi ! On aime après avoir baisé, et encore, pas souvent. Jamais avant. En tout cas, tous les hommes que j'ai rencontrés. Pour moi, sexe et amour sont inséparables comme mes deux seins. J'aimerais pouvoir toujours transformer la sexualité en amour, en un phénomène incorporel. Faire l'amour, comme on dit. J'aime cette expression.
Pas moi, répondit Capote. Ce qu'on fait n'est pas l'amour. L'amour, on ne le fait jamais, on ne l'a jamais. On y est, ou pas. On est dedans, fait, refait. C'est tout. »
Elle l'avait dévisagé avec un sourire amer. Il n'avait pas insisté, chacun ses illusions. Ce jour-là, Capote s'était détourné, mais il fit dire ensuite à Holly : « Tu ne peux pas baiser un mec et encaisser son argent sans essayer au moins un peu de croire que tu l'aimes. »
Truman et Marilyn s'aimaient et se respectaient. Chacun regardait l'autre « comme un étranger qui serait un ami ». De tous ses personnages, Holly était celle qu'il aimait le plus et on peut penser que Marilyn était bien pour lui cette étrangère amie, cette amie étrange. Dans Petit déjeuner, Capote raconte sa propre histoire, en même temps que celle de Marilyn, l'un et l'autre personnes déplacées, cherchant sans répit un lieu où ils seraient chez eux, un nom auquel appartenir. La sauvagerie de l'amour, ils la connaissaient l'un et l'autre. Ces voyageurs sans repos que furent l'écrivain et l'actrice, ces sauvages qui mettaient en garde les autres de ne pas les aimer tout en attendant d'eux un amour qui les laverait du malheur de n'être que soi sont incarnés dans le personnage attachant et cruellement détaché de Holly Golightly et dans le narrateur abusé et désabusé qui lui fait face.
Pourtant, Truman et Marilyn se perdirent de vue. Les anges blancs s'éloignèrent l'un de l'autre, puis disparurent dans le blanc de l'oubli. Elle lui avait donné Holly, ou plutôt, il avait pris Holly dans Marilyn, ses mots, ses mains, son espérance et le désordre de son âme. Elle ne lui servait plus à rien. Seulement à le rendre triste, comme quand on voit sur le bitume d'un Parking Lot un pneu usé, une clef perdue. Après leur dernière rencontre à Hollywood quelques semaines avant sa mort, Truman dira : « Elle n'avait jamais paru aussi bien. Elle avait perdu pas mal de poids pour le film qu'elle devait tourner avec George Cukor et son regard reflétait comme une maturité nouvelle. Elle s'était arrêtée de glousser. Si elle avait vécu et gardé sa silhouette, je crois qu'elle serait encore irrésistible aujourd'hui. Les Kennedy ne l'ont pas tuée, comme le croient certains. Elle s'est suicidée. »
Après la mort de Marilyn, Capote dira d'un ton un peu faux : « Elle était extraordinaire : un jour beauté sublime, l'autre jour une serveuse de dîner. » Le narrateur de Petit déjeuner chez Tiffany reste dans la même incertitude à la dernière page qu'au début de son récit : il ne sait pas si elle vit encore. Il ne sait rien, en fait. Les grands romanciers sont ceux qui en savent moins que leurs personnages et que leurs lecteurs. Dans cette nouvelle, Capote parle d'un personnage le nez collé à une vitrine. Il concevait l'écrivain comme ça : une femme qui fait du lèche-vitrines, un enfant ébahi comme les enfants de pauvres de Baudelaire, la face contre la vitre froide qui les sépare de ce qu'ils croient être la vraie vie et qu'ils voudraient mettre dans leurs livres, « regardant l'intérieur, voyant quelque chose au-dedans de quoi ils voudraient être ».
Quelque part dans la nouvelle, O.J. Berman dit : « Qu'est-ce qu'elle est, telle que vous la voyez aujourd'hui ? Exactement le genre de fille dont on apprend qu'elles ont fini au fond d'un flacon de barbituriques. » Un an plus tôt, Marilyn a écrit avec Ben Hecht un récit autobiographique My Story, où elle dit : « Je suis le genre de fille qu'on retrouve morte dans une chambre minable, un flacon de somnifères à la main. » En se couchant, le soir du 3 août 1962, Marilyn pourrait bien avoir chanté « des mélodies errantes, à la fois rudes et tendres ». Peut-être la chanson que Holly murmurait à part soi : « J'ai pas envie de dormir, j'ai pas envie de mourir. »

Michel Schneider*

http://www.magazine-litteraire.com/content/recherche/article?id=8352


Revenir en haut
Contenu Sponsorisé






MessagePosté le: Aujourd’hui à 00:59 (2018)    Sujet du message: Raymond CARVER

Revenir en haut
Montrer les messages depuis:   
Poster un nouveau sujet   Répondre au sujet    ce qui restait à dire sur les ecrivains de las americas Index du Forum -> ce qui restait à dire sur les ecrivains de las americas -> Raymond CARVER Toutes les heures sont au format GMT + 1 Heure
Page 1 sur 1

 
Sauter vers:  

Index | Panneau d’administration | Creer un forum | Forum gratuit d’entraide | Annuaire des forums gratuits | Signaler une violation | Conditions générales d'utilisation
Powered by phpBB
Appalachia Theme © 2002 Droshi's Island
Traduction par : phpBB-fr.com
Designed & images by Kooky