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Heloneida STUDART

 
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MessagePosté le: Jeu 12 Fév - 16:32 (2009)    Sujet du message: Heloneida STUDART Répondre en citant

 
Heloneida STUDART
Heloneida Studart est né en 1932 à Fortaleza, au Brésil. Son deuxième roman, Dize-me o Teu Nome (Dis-moi ton nom), publié en 1955, fut couronné le prix de l'Académie brésilienne des lettres et le prix Orlando Dantas. Emprisonnée quelques mois en 1969 pour ses activités littéraires, journalistiques et syndicales, Heloneida Studart fut pendant plusieurs années sur la liste noire des militaires au pouvoir. À la suite de l'assassinat d'amis très proches, elle écrivit O pardal é um passaro azul (Le cantique de Meméia dans sa traduction française), alors que le Brésil vivait un nouveau processus de démocratisation. Théoricienne du féminisme, auteur d'essais, de pièces de théâtre et de neuf romans, Heloneida Studart est aussi députée du Parti des Travailleurs de l'état de Rio de Janeiro depuis 1978. L'auteur nous livre une oeuvre qui donne à voir un Brésil dans toute sa beauté.





HELONEIDA STUDART Simonao de Beauvoir
Au Brésil, Heloneida Studart est une institution. Romancière, actrice politique, féministe, cette combattante aura attendu ses soixante-treize ans pour voir ses œuvres traverser l’océan. Une attente certainement due à son engagement, pour lequel elle est célèbre, et qui brouille son image littéraire. Pourtant les deux romans publiés en France, Le Cantique de Meméia (janvier 2005) et Les Huit Cahiers (à paraître en octobre 2005), ne sont pas seulement des ouvrages militants, mais des récits envoûtants à la force rare.
Dans Les Huit Cahiers, Mariana, avocate à Rio, reçoit un matin huit cahiers jaunis, ceux de sa tante Maria qui vient de se suicider. À la lecture de ce journal intime, Mariana découvre l’oppression que subissait sa tante et ses sœurs. En jouant sur deux époques et lieux différents, Heloneida Studart explore la destinée des femmes de la famille Alencar. À travers une galerie de portraits féminins, elle montre qu’entre les années 40 dictatoriales, au cœur du Nordeste féodal, et le Rio contemporain, héritier du processus de re-démocratisation validée par la constitution de 1988, la condition féminine se répète, l’absence de liberté perdure. Cependant, comme dans Le Cantique de Meméia, il existera des femmes pour se révolter, se dresser contre matriarches et maris dictatoriaux, parfois même jusqu’au crime. Le grand talent de l’écrivain brésilien est ainsi de dresser un pont entre son activité militante et son écriture. Sans renier une ambition littéraire légitime et accomplie, Heloneida Studart s’évertue à livrer des œuvres de combat. Chaque œuvre distille sa lutte au travers d’histoires envoûtantes, d’une force rare, aussi mystérieuse que merveilleuse.
Née à Fortaleza, dans le Nordest, au sein d’une famille aisée, qu’est-ce qui vous pousse à 19 ans à quitter le cocon pour Rio ? Ma famille n’était pas aisée mais de traditions aristocratiques. Quand j’ai commencé à dire que je ne serai pas une épouse femme au foyer mais une femme libre qui vivrait de son travail, ma famille a cru à une plaisanterie. Alors je suis partie pour échapper à la fatalité de mon sort.
Vous arrivez à Rio en 52, en 55 votre second roman Dis-moi ton nom est couronné par deux prix prestigieux. Entre 63 et 69, avec La Culpabilité et Dieu ne paie pas en dollar, vous êtes acclamée, comparée à Jorge Amado, que racontent ces romans ? Mon second roman est l’histoire de la femme que je ne voulais pas être : consacrée à sa famille jusqu’à sa mort. Dieu ne paie pas en dollar fut retiré des librairies par la dictature. C’est l’histoire d’une femme de classe populaire très belle qui devient miss Brésil, se marie à un millionnaire, sans pourtant jamais arrêter de chercher son premier amour. À cause de cela elle devient nymphomane, chaque jour son chauffeur lui ramène un petit jeune. Puis elle engage un détective privé qui retrouve l’homme, mais trop tard, il va être fusillé parce que révolutionnaire. Entre 1963 et 69, vous avez de graves ennuis avec la dictature ? La situation politique du Brésil était identique à celle di Chili ou de l’Argentine, une dictature militaire sans aucun droit. Nous étions capturés sans raison, emprisonnés, puis libérés ou exécutés. À l’époque, j’étais présidente d’un syndicat, militante politique active. En 69, je suis destituée de ma fonction et emprisonnée, libérée assez vite par relations, mais suffisamment longtemps pour assister à beaucoup de tortures.
Mai 68, a-t-il influencé votre militantisme féministe ? Toutes les féministes du Brésil l’ont été. Les féministes françaises nous ont inspirées. Simone de Beauvoir surtout. Je l’ai rencontrée au Brésil, elle enchantée par son intelligence mais aussi par sa ferveur envers la démocratie et les libertés de la femme.En 69, la situation de la femme au Brésil était bien pire qu’aujourd’hui, les lois de la dictature étaient plus dures pour les femmes, l’adultère puni par le gouvernement, l’avortement interdit comme c’est encore le cas. Quand la démocratie disparaît, ce sont les femmes qui souffrent le plus. Grâce à la constitution de 88, pour laquelle j’ai beaucoup agi puisque je suis député du PT depuis 78, nous avons progressé. Exemple : le pouvoir du père sur l’enfant qui était absolu est partagé avec la mère, idem pour l’administration des biens de famille. Malgré les époques différentes, contemporaines dans Le Huit Cahiers, sous la dictature dans Le Cantique de Meméia, ces romans obéissent au même schéma : au sein d’une famille aristocratique, une matriarchie impose une tradition catholique arriérée aux femmes, les oblige jusqu’à leur mort à obéir aux règles castratrices. Rien n’aurait donc évolué ? Avant tout, je dois dire que Le Cantique de Meméia appartient à une trilogie sur la torture que j’ai écrite par devoir de mémoire. C’est pourquoi au Brésil, ce livre est sorti sous un titre codé : Le Moineau est un oiseau bleu, c’est la phrase qu’inscrit sur tous les murs Joao, le rebelle, et qui pour cette expression sera emprisonné, torturé avec une mygale jetée dans sa cellule. La métaphore du titre cachait ce que Joao signifiait : Vive la liberté ! À bas la dictature ! Mais je ne pouvais l’écrire, la censure m’aurait condamnée. Quant au schéma récurrent, il est réel, inspiré de faits biographiques, valable surtout dans les familles riches. Chez les pauvres, les femmes travaillent, elles sont plus indépendantes. Dans ma famille je suis la seule fille à travailler, les autres ont une vie matérielle supérieure, avec villa, piscine, chauffeur, amis pour s’acheter une culotte elles doivent demander la permission du mari.
Mais dans Les Huit Cahiers ou Le Cantique, le pouvoir exercé sur les femmes appartient aux autres femmes, grand-mère et mère... C’est ainsi dans le Nordeste, aujourd’hui encore, la matriarche règne sur la famille, les hommes donnent seulement l’argent. Les autres femmes de la famille sont soumises et dépendantes. J’utilise par exemple dans Les Huit Cahiers cette règle selon laquelle la mère choisit une de ses filles qui devra rester célibataire aux côtés de ses parents jusqu’à leur mort. Là-bas, il n’existe donc pas d’hospice pour les vieux.
Dans Les Huit Cahiers, deux femmes parviennent à se libérer, ces romans vous permettent-ils de diffuser un message d’espoir et de révolte ? Ces femmes se libèrent par le travail, c’est l’unique moyen. Dans ce roman, il y a un atavisme, à chaque génération apparaît une femme qui fait différemment des autres, se révolte. Cette particularité caractérise aussi ma famille. Il y a l’aristocratie du côté maternel, de l’autre les républicains abolitionnistes (contre l’esclavage).Ainsi, dès le xxe siècle apparaît Francisca Clotilde, largement évoquée dans le roman, une femme ayant réellement bousculé des nomes. Pour cela elle fut répudiée par son mari et sa famille. Les Huit Cahiers est un roman contemporain mais il met en scène une héroïne moderne de ce type, brillante avocate qui n’a besoin de personne, n’hésite pas à se donner à un homme pour sauver sa sœur.
Dans Les Huit Cahiers comme dans Le Cantique, la région du Nordeste est très présente, à travers les légendes sortilèges, les grandes figures, la cuisine, le climat, pouvez-vous nous en parler ? Le Nordeste est une région pauvre du Brésil, le soleil apparaît 365 jours, les gens vivent de pêche, utilisent les même barques qu’il y a 1000 ans, les jacendas. Au Nordeste, les sortilèges sont liés aux superstitions des indiens, comme les pendentifs avec des cheveux d’enfants morts, des crochets d’araignées, les remèdes avec feuilles, écorces. Tout perdure.À Rio, c’est le Catimbo, la région afro-brésilienne qui domine. Puis il y a les figures emblématiques de notre mémoire collective, évoquées dans Les Huit Cahiers, le père Cicero, un prêtre qui a existé, doué d’une autorité religieuse extraordinaire jusqu’au jour où une dévote a eu du sang dans la bouche alors quelle prenait l’hostie.Lui a dit qu’elle était une sainte, le bruit s’est répandu, l’Église l’a menacé d’excommunication et muté. Mais c’était trop tard, le peuple le considérait lui-même comme un saint. Aujourd’hui, autour de sa statue haute de six mètres, des milliers de personnes lui rendent hommage.
Et Malasarte ? Il est très connu sur ma terre, mais on ne sait pas qui il est, ni même s’il a existé. C’est devenu un personnage d’histoires que les nounous racontent aux enfants pour montrer la malignité. On écoute l’histoire en mangeant des « alfenins », gourmandise typique du Nordeste.Les nounous seules savent les faire pour les petits car c’est une douceur innocente, sucre, eau, mélange cristallisé en figurines.
Dans les deux romans traduits, les domestiques ont un rôle essentiel : confidentes, souvent sources d’amour plus que les mères, et bien plus libérées, pourquoi ? Ce sont des femmes plus libres car elles travaillent. Meméia, en fait, ce fut ma nounou, c’est elle qui m’apprit à lire à 4 ans.
La cuisine où elles sont regroupées semble un refuge ? Petite, je m’y enfuyais pour boire le café, interdit par les parents, e, écoutant leurs histoires qui ont été une grande stimulation pour mon imaginaire. En moi, l’écriture vient de là. Propos recueillis par Karine Henry
Transfuge, septembre 2005
www.lekti-ecriture.com


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MessagePosté le: Jeu 12 Fév - 16:32 (2009)    Sujet du message: Heloneida STUDART Répondre en citant

 
       Le cantique de Meméia,  
Les Allusifs, Montréal, 2005 
                                              de  Heloneida STUDART


Dans une petite ville du Nordeste brésilien règne depuis des générations les Carvalhais Medeiros,
clan de femmes hystériques et désaxées. Sous la férule d'une matriarche centenaire qui
perpétue une tradition catholique rétrograde (pauvreté, maladies et plaisirs sont des souillures;
républicanisme et abolitionnisme sont des tares), cette riche famille se cramponne à ses privilèges et vit du travail et du sang des pauvres, des déclassés et des affamés du petit peuple des plages, avec la complicité de certains ecclésiastiques qui ânonnent l'Évangile (« Les pauvres existeront toujours »), pendant que les rares prêtres dissidents sont supprimés.Pétris de fourberie et de fatalisme superstitieux, tous rampent devant la redoutable Menina, sauf deux petits-enfants, Marina l'asthmatique qui vit entourée de ses aérosols, et João le rebelle qui ose mettre en question l'ordre social et politique. João écrit sur les murs des graffiti subversifs qui laissent entendre qu'un autre monde est possible, ce qui lui vaut d'être livré aux tortionnaires et jeté au cachot avec une énorme mygale. Hélas les miséreux, pour qui « la faim n'est pas qu'un mot », sont écrasés par des « forces obscures » qui disposent d'archives, d'hélicoptères et d'escadrons — et seuls les chevaux osent rire de la bêtise des riches. Dans ce pays où les feuilles qui tombent des branches sont des listes de dénonciations, la lucidité est une folie, mais seuls les fous peuvent se dresser contre « les injustices de la loi » pour mettre fin à « l'interminable patience des pauvres ».Un jour un inconnu muet d'une grande beauté, Pablo le Paraguayen, trouve refuge chez les Carvalhais Medeiros. On le prend pour un pèlerin envoyé dans le  monde par le Christ, mais Pablo a le mauvais oeil : c'est l'ange exterminateur qui laisse dans son sillage des consciences dévastées par la peur collective. Une fois l'ange envolé, la vieille Menina s'apprête à léguer sa fortune à Marina, mais sa petite-fille médite le renversement des injustices qui protègent de tout temps les possédants et rêve d'arracher des griffes des forces obscures son cousin João, son amour impossible.



     

Le cantique de Meméia
O pardal é um passaro azul
traduit du portugais (Brésil)
par Paula Salnot et Inô Riou
Les Allusifs , 2005
 

La Maison de Marina 
Ou quand "Naître femme est le pire des châtiments." (La maison de Bernarda Alba) 

Fresque à la fois réaliste et allégorique, Le cantique de Meméia puise au plus profond des âmes, de la raison humaine et des désirs, en quête des racines du mal absolu et de la logique totalitaire, mais aussi de l’espérance, tour à tour incarnées par différents personnages, au fil de leurs actes et de leurs pensées. Car nul (ou presque) ne s’en sort indemne sous la plume de Heloneida Studart, qui brise les tabous et révèle les secrets de celles qui cohabitent tant bien que mal sous un même toit bourgeois, certes doré, mais toutes sous le joug d’une matriarche archétypale, Menina Carvalhais Medeiros, vieille femme acariâtre et sévère qui méprise sa progéniture composée de filles (son unique fils est mort interné des années plus tôt) : la tante Nini, célibataire desséchée de corps et d’esprit et Luciana, qui est revenue vivre chez sa mère après un bref mariage (socialement avilissant), avec ses deux filles, Dalva et Marina – elle-même narratrice. Une autre fille, après avoir été chassée des années plus tôt par Ménina, a donné naissance, avant de mourir au couvent, à un garçon, João, qui s’étiole maintenant dans la prison locale (bien concrète, celle-ci) – au grand désespoir de sa cousine Marina, désespérément amoureuse de lui.
Marina, frêle jeune femme asthmatique, est pourtant la seule que Menina respecte : l’aïeule a bien l’intention de déshériter ses filles au profit de cette petite-fille qui lui ressemble tant, selon elle : froide, déterminée et vertueuse – tout le contraire de sa mère Luciana, dont les faiblesses irritent Menina et Marina ; la rancœur de cette dernière est accentuée par le désamour qu’éprouve sa mère à son égard ; et quand Luciana tente de former une alliance avec sa fille (elle voudrait bien récupérer sa part d’héritage), c’est en vain qu’elle supplie l’inflexible Marina.
Mais la narratrice, que les biens matériels intéressent peu , a bien d’autres préoccupations : un grand nombre de pages est consacré à ses sentiments changeants, à son amour perdu, à ses visites à la prison - à l’insu de sa grand-mère, qui a renié son petit-fils João. De quoi est-il coupable, au juste ? D’avoir osé écrire sur les murs que «les moineaux sont des oiseaux bleus »… slogan d’une simplicité déroutante, qui suffit pourtant à évoquer la révolte muette d’un peuple accablé, et terrifié par les « forces obscures » (qui jamais ne seront nommées autrement), et à incarner la pureté du combat du poète, sage parmi les fous, un combat pétri d’espérance rageuse, face à la puissance fasciste, prompte à torturer et à commettre d’effroyables exactions pour éradiquer, justement, l’espoir des démunis et des résistants.

« Les moineaux sont des oiseaux bleus », image par le biais de laquelle se reflète tout discours politique réformateur et réfractaire aux dictatures, quelles qu’elles soient, toute résistance acharnée - João est son prophète. Ce qui préoccupe aussi Marina, c’est l’arrivée d’un étranger (un ami de João ?) que sa grand-mère a accueilli sous son toit – un homme muet dont la présence discrète ne va pas tarder à faire frissonner les esprits et les corps des femmes qui dépérissent dans la maison de Ménina, chacune attendant la mort de l’aïeule, espérant l’amour physique, interdit et châtié. Seule la vieille servante, la mulâtresse Memeia, semble percer à jour la véritable nature de l’étranger, un « sorcier », selon elle, venu apporter le malheur dans ce monde de femmes cloîtrées.
Les femmes et leurs désirs avortés, justement, sont au centre de ce roman poignant et leur destinée est mise en parallèle, de façon récurrente, avec celle d’autres victimes : « Les femmes n’ont pas de volonté, disait grand-mère Menina. Les Noirs n’en ont pas ; les pauvres n’en ont pas. » Ces mots cinglants, ne souffrant pas la contradiction, font écho à la litanie fataliste du père de Marina, mort trop tôt (« Mon père disait qu’il n’y avait que des pauvres et des riches. ») ou encore aux propos du cousin révolté (affirmant que les pauvres « payaient pour tout »).

João et Marina, chacun à leur manière, ont en tête de dérégler un ordre social archaïque – le vieil ordre imposé par l’argent et la religion, tout aussi moribond que la grand-mère Menina ; cette dernière symbolise la maison nourricière, matrice étouffante, sachant si bien rejeter les siens et les dévorer, telle l’araignée qui guette Joao dans sa cellule, quand les individus dérogent à la règle ancienne – à l’image des routines domestiques qui obsèdent Marina, «comme un manège cauchemardesque» ; pour échapper fugacement aux cauchemars qui contaminent son esprit, elle lit des romans policiers qui remettent de l’ordre dans le chaos de la réalité : « Tout y est logique. La vie n’y est pas irrationnelle, avec des mères qui détestent leurs filles et des filles qui détestent leurs mères. » Mais le réel l’emporte, avec ses découvertes et ses désillusions, et le monde éphémère des privilèges s’efface pour laisser place à une lucidité nouvelle : « Dans mon monde, les enfants mangeaient de la terre mouillée et des garçons têtus pourrissaient en prison. » En refusant de continuer à exister dans l’obscurité d’une maison décadente, baignée de religiosité superstitieuse, dans l’ombre d’une mère vénale et de femmes soumises à leur sort de femelles, Marina, en quête d’absolu, entre sensualité et froideur calculatrice, ouvre un chemin nouveau. On repense, par de nombreux aspects, à la pièce de Garcia Lorca, La maison de Bernada Alba – et à la lutte obstinée d’Adela contre sa mère (l’allusion est directe à travers l’évocation d’une autre branche de la famille, en passe de s’éteindre, les cousines Lima Carvalhais : « Les quatre filles ne s’étaient pas mariées à cause des idées que leur mère, Dona Delfina, alimentait contre les hommes. »)
Le combat féministe omniprésent n’est cependant pas l’unique souci de Heloneida Studart, et elle l’englobe, on l’aura compris, dans une lutte politique élargie, contre toute inégalité et discrimination : celui qui défend toute minorité (quelle que soit la raison de l’oppression subie). Rien de bien surprenant de la part d’une auteure engagée, militante active et députée du Parti des Travailleurs de l’état de Rio de Janeiro depuis 1978, présidente de la commission de défense des droits de l'homme, qui avait fondé, alors que le Brésil subissait la dictature militaire, le Centre de la femme brésilienne.

Rares sont les œuvres de fiction qui mêlent si brillamment univers intime et destinée collective, et qui, par le biais d’une écriture serrée, précise, font se côtoyer une âpre sensualité et une diatribe politique convaincante (sans grands discours pompeux), sans que les deux mondes s’opposent jamais – la vieille Menina, qui apparaît le plus souvent entourée de prêtres à sa botte, symbolisant à elle seule la férocité totalitaire. Roman bref mais fulgurant, reposant sur une indéniable richesse poétique, Le cantique de Memeia (le titre français, justement, fait la part belle à l’opprimée, la servante mulâtresse, maternelle, rassurante et lucide et dont le chant agit comme un baume) est tout simplement inoubliable, et trente ans après sa parution au Brésil, on ne remerciera jamais assez les éditions les Allusifs de nous donner l'occasion d'enfin le découvrir en français.
B. Longre
(juillet 2005)
 
Blandine Longre, agrégée d’anglais, est l’une des fondatrices de Sitartmag ; rédactrice en chef depuis mai 1999, elle s’intéresse tout particulièrement aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique, orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse, au théâtre (texte et représentation) et aux relations qu’entretiennent fiction et réel. 
 
 



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MessagePosté le: Jeu 12 Fév - 16:33 (2009)    Sujet du message: Heloneida STUDART Répondre en citant

Le Monde des LIVRES
LETTRES BRESILIENNES

Heloneida Studart, matriarche subversive des lettres brésiliennes
Article paru dans l'édition du 20.05.05


 



eux qui la connaissent, au Brésil, ne savent souvent d'elle que son histoire politique - suffisamment rare, il est vrai, pour être frappante : née en 1932, dans une famille aisée de Fortaleza, ville du Nordeste brésilien, Heloneida Studart est devenue députée de l'Etat de Rio de Janeiro sous la bannière du Parti des travailleurs (PT), en 1978. Un siège qu'elle occupe encore à ce jour, chef de file des élus du PT dans une assemblée où elle préside aussi la commission permanente de défense des droits de l'homme. Militante féministe et syndicaliste très active avant de devenir députée, fondatrice du Centre de la femme brésilienne en pleine dictature militaire, Heloneida Studart a aussi été brièvement emprisonnée, en 1969, pour activité littéraire et syndicale « subversive ».
« MONDE GÉLATINEUX »
Un beau palmarès militant qui masque l'autre face de cette petite femme chaleureuse et enjouée, vive et drôle dans son personnage de « matriarche » affectueuse. C'est qu'en plus d'être une femme politique, Heloneida peut se flatter (ce qu'elle ne fait pas) d'avoir un véritable talent d'écrivain. Une sorte de grâce précise et singulière, qui transparaît dans Le Cantique de Memeia, livre paru en 1975 au Brésil et très heureusement traduit en français par les éditions des Allusifs. Où, sous des traits empruntés à sa propre biographie, l'auteur explore la faille sociale qui traverse le Brésil - celle-là même qui l'a poussée vers l'action politique.
A travers le personnage de la jeune Marina, fille de famille au milieu du XXe siècle, de sa grand-mère la terrible Menina, de son cousin rebelle Joao et de la vieille Memeia, sa nounou, Heloneida Studart met en lumière les tensions d'un pays profondément divisé. « Il n'y a que des pauvres et des riches, Memeia » : c'est contre cette phrase, répétée comme une fatalité par le père de Marina, que la jeune fille va s'élever. Contre sa famille aussi, percluse dans un respect de l'ordre qu'incarne redoutablement la grand-mère tyrannique. Une manière, dit l'écrivain, de métaphoriser la dictature, à un moment où plusieurs de ses amis venaient d'être arrêtés pour délit d'opinion, exactement comme le cousin Joao du roman.
Entourée de sa garde rapprochée (les trois personnes de sa permanence qui l'ont accompagnée pour l'entretien), Heloneida se souvient volontiers de sa propre trajectoire. La vie d'une fille pas comme les autres, qui décide de quitter sa famille à 19 ans, son premier roman sous le bras. Et qui, quatre ans plus tard, reçoit un prix de l'Académie brésilienne des lettres pour son deuxième texte (Diz-me o teu nome, soit : Dis-moi ton nom). « Dès toute petite, on disait de moi : celle-là, elle n'aime qu'être à la cuisine avec les nègres. Les nègres, cela voulait dire les pauvres, parce qu'il y avait très peu de Noirs dans l'Etat où je vivais. Moi, je voulais sortir des schémas déjà tracés. »
Très longtemps journaliste (en particulier pour le magazine Manchete), Heloneida a aussi écrit des textes pour la télévision, des pièces de théâtre et des essais féministes, notamment le petit Mulher, objeto de cama e mesa (La Femme : objet de lit et de table), qui fut un best- seller au Brésil. Un minuscule ouvrage fondé sur sa propre expérience, où elle dénonce, entre autres, « le monde gélatineux et peuplé d'enfantillages dans lequel vivent la majeure partie des femmes qui ne travaillent pas », au Brésil.
Mère de six enfants, tous des garçons, elle n'a finalement jamais cessé de se battre, même si son écriture ne souffre absolument pas des travers propres à la littérature engagée. Car Le Cantique de Memeia n'est pas uniquement une oeuvre de combat, loin de là. Plutôt le tableau plein de sortilèges d'un monde à l'écart du temps, immobile à force de rites et de superstitions. Un monde où l'horreur le dispute, avec une force rare, au merveilleux.
Raphaëlle Rérolle






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